Le jeune
apprenti mécano Rafael Soto Moreno dit «De Paula», comme son père, ce sont les
chevaux qui l’intéressent. Pas les toros.
Mais, chez lui, à Jerez, un jour de feria, en 1956, le contrôleur
des arènes laisse entrer ce jeune gitan de 15 ans. Coup de foudre. C’est le
dernier toro, mais ce n’est pas ce qu’il voit en piste qui le foudroie. Ce qui
le bouleverse, c’est le charme fort d’une lumière déclinante, la résonance
sensible de la scène, les couleurs, l’ombre sur les gradins, un climat particulier. Le jeune de Paula a déjà vu des corridas, mais ce jour-là, la
tauromachie s’est imposée à lui par une force poétique qui sera désormais le
ressort de son propre art et de sa propre carrière nourrie d’illuminations
arrachées à des désastres crépusculaires.
Ce “flash”, Antonio Chenel le connaît tôt. Il a une dizaine d’années, il vit dans les arènes madrilènes de
Las Ventas où son oncle est responsable des corrales et un jour, il voit Manolete
fumant une cigarette, adossé à un mur de briques, vêtu en blanc et or, juste
avant une corrida. «C’était comme si Dieu m’était apparu mais une clope au
bec. Il n’était pas antipathique. Il était sérieux, imposant, distinct. Les
gens n’osaient pas s’en approcher. On le saluait à distance.» Voilà,
Antonio Chenel sera désormais ce «Dieu» livré à la muette vénération des foules
et au tabagisme. En 1953, John Fulton, fils d’un peintre en bâtiment et qui rêve de devenir coureur cycliste ou «marine» reste
pétrifié. Il a 13 ans, il sort du cinéma Admiral, Etat de Pennsylvanie,
USA. Il vient de voir Tyrone Power dans «Arènes sanglantes», le film de
Rouben Mamoulian, et voilà qu’à cause d’un torero «Email Diamant»
sa vie a viré d’un coup pour un 35 millimètres de 120 minutes de la Fox. Il
fallait bien que la destinée torche son script bien au-delà du vraisemblable
pour que John Fulton se retrouve dix ans plus tard, à Séville, en pleine
Maestranza pour se faire consacrer matador de toros par le torero cordouan
José Maria Montilla.
Le jeune Vicente Ruiz, à Foyos, près de Valencia,
ne voit pas la vie en technicolor. Il la voit seulement en vert. Le vert des
salades de la «huerta valenciana» auquel il est voué, lui,
son dos, ses courbatures, son existence. Pour échapper au despotisme éreintant
de la scarole, le toro est
l’autre nom de la dissidence. Vicente Ruiz «El Soro» devient torero et bientôt
l’idole triviale du peuple maraîcher levantin qu’il n’oublie pas, qu’il ne peut
pas oublier, qu’il ne veut pas oublier. Il torée avec un élastique au poignet.
L’élastique avec lequel il liait ces foutues salades, pour ne pas perdre de vue
d’où il est issu et ce à quoi il échappe. Les vocations taurines ont la
soudaineté fouetteuse de l’élastique. Elles vous sautent au visage.
Un jour de 1893, Vicente Pastor a 15 ans,
une blouse bleue d’écolier et pas du tout envie d’aller au collège de Las
Peñuelas à Madrid. Il fait l’école buissonnière du côté de la rambarde del Prado. Il y voit passer une voiture de
toreros. Il monte sur le marchepied, se retrouve aux arènes de la route
d’Aragon. À la fin du spectacle on lâche des toros emboulés
pour les spectateurs. Il saute en piste, donne des passes avec sa blouse,
enthousiasme les aficionados et fait ses premiers pas
d’idole de Madrid qui, désormais et jusqu’en 1918 (sa dernière corrida), ne le
nommera plus qu’ «el chico de la blusa», «le
gamin à la blouse.»
C’est aussi de cette façon que l’actuel Joselito
est venu aux toros. Il va au collège religieux
Caldeiro, près des arènes de Las Ventas, mais les curés le renvoient souvent
pour indiscipline. Alors, avec d’autres cancres, il va jouer au foot sur le
parking de la plaza de toros jusqu’au jour où il voit
arriver un matador et sa cuadrilla : «J’ai été comme halluciné. »
Millionnaire et célèbre, Manuel Benitez «El Cordobés» se promenait encore avec une tranche de jambon dans sa poche ou un chorizo rangé
dans ses habits de lumière. Le souvenir de la faim, la vraie. C’est parce que
le ventre vide, il rêve de plateaux de crevettes ou de sandwiches de calamars
qu’il se révolte contre elle et se jette en piste après avoir voulu émigrer en
France pour faire les vendanges ou raseter les taureaux de la course
camarguaise. La vocation de ce fils de la misère andalouse prémonitoirement
baptisé à Pueblo Nuevo del Terrible est une jacquerie. Son style aussi. Il
piétine les règles de l’art de toréer et brûle le conformisme taurin comme on
pille un château, comme on incendie les fermes, comme on saccage les églises.
Il saute sur les toros comme on saute sur le coffre des
puissants. Il ne coupe pas les oreilles, il fracture des verrous. Sa
tauromachie boulimique est celle de l’exaltation impérieuse d’un corps en
guerre, d’un corps en manque, d’un corps qui bouffe tout sur son passage,
déchire les nappes, renverse les verres et le bon usage. L’Espagne du baluchon
et de la privation se reconnaît dans sa goinfrerie de triomphe. Ce qu’on
remarque d’abord chez lui en piste ? Sa bouche, ses dents, sa faim, l’énergie
de l’insatiable. El Cordobés ne fait pas une carrière. Non. Il prend simplement
sa revanche, avec l’insolence de ceux que rien ne pourra jamais rassasier.
Mikhaïl Koltsov, correspondant de la Pravda et
commissaire politique de l’URSS lors de la guerre civile espagnole, pensait
reconnaître, dans les brindis que les toreros faisaient à
la Pasionaria en août 1936 à
Madrid, l’expression d’une foi révolutionnaire.
Non. La corrida n’est pas l’exaltation de la révolution.
Elle est seulement, pour beaucoup, un acte de révolte purement individuel,
incongru et tangible comme une tranche de jambon dans une poche pleine de
billets de banque. Avant d’être un nabab de la tauromachie croulant sous les
femmes, les pierres précieuses et les chevaux de race, le torero Antonio
Jimenez Reverte, né en basse Andalousie en 1869, est d’abord un ouvrier
agricole qui se fait injustement renvoyer de la propriété d’Alcala del Rio où
il se casse les reins. Il part en jurant de prendre sa revanche, de revenir
riche et de racheter le domaine d’où on l’a chassé. Il y parvient grâce au toro,
au prix de dix coups de corne gravissimes et d’une réputation de torero
suicidaire dont la popularité, à son époque, a été d’après l’historien
Bartolomé Bennassar aussi extravagante que celle d’El Cordobès dans les années
soixante. Le cas Reverte, le cas El Cordobès et d’autres illustrent le propos
de l’écrivain Guillermo Sureda Molina qui voit dans les ingrédients qui alimentent
les vocations taurines le rôle joué par «la rébellion intérieure contre des
structures socioéconomiques injustes» et aussi par “le désir d’être
quelque chose comme un vengeur social” dressé contre ceux qui vous ont
ignoré et humilié.(1)
Oui, mais pas seulement. Luis Mazzantini, lui, s’insurge contre la banalité, la routine,
l’ordinaire des vies et d’abord de la sienne. Mazzantini, d’origine italienne,
entre à la Compagnie du télégraphe puis à celle des chemins de fer
d’Estrémadure. Il devient même chef de gare à Santa Ollala près de Tolède. Mais
il a d’autres ambitions que de siffler au passage des trains. La platitude de
son avenir le désespère. Il dit à sa femme : «Sur cette terre de
pois chiches, on ne peut être que ténor ou matador, pousser l’ut de poitrine ou
tuer des toros», en todo lo alto. Il abandonne les trains, les gares, les échelons, les
grades et une vie tracée comme un rail pour se faire d’abord comédien comique
un «charlatan momentané», dira-t-il, avant de devenir le roi de
l’estocade «a volapié» et, sous le surnom d’«el señorito
loco», -le petit monsieur fou-, le torero le plus brillant de la fin du
XIXe siècle, ainsi qu’un homme du monde recherché. On lui donnait du «Don
Luis.» Il finira directeur du Théâtre royal, député, gouverneur
civil de Guadalajara, commissaire général de la police à Madrid en 1923. Il
dira de sa brusque vocation de torero qu’elle était comme une protestation
contre la modestie et la vulgarité entrevues de sa vie.
Ce n’est pas le soulèvement de la vie qui
motive le Mexicain Silverio Perez, «le pharaon de Texcoco», «le
monarque du trincherazo» ou encore «le tourment des femmes». Non. Ce qui soulève d’un coup le jeune
et timide Silverio, c’est d’avoir veillé toute une nuit à la douane de Veracruz
le cadavre de son frère Carmelo de retour d’Espagne. Carmelo Perez, «el Loco», «le fou», grièvement blessé le 17 novembre 1929 à Texcoco par le toro Michin, cinq coups de
corne, cinq, part tout de même, à peine rétabli, toréer en Espagne. Ses
blessures suppurent. Pendant le voyage, sur le paquebot Alphonse XIII, il dit aux autres toreros mexicains qui
l’accompagnent : «Quelques uns parmi nous ne rentreront pas vivants à Mexico.» Il meurt des suites de ses cornades dans une pension de
Madrid, le 18 octobre 1931. Son cadet, Silverio, récupère son cadavre à
Veracruz et, au matin de sa nuit de veille, décide de se faire torero pour «venger son frère.» Le culte mexicain de la mort ? Une histoire de l’hystérie mexicaine
? Pas sûr. Une histoire de toreros. A l’enterrement, le 28 septembre 1984, de son père Paquirri tué deux jours avant à Pozoblanco par le toro Avispado, son fils Francisco, 10 ans, petit-fils de torero, arrière-petit-fils de torero, neveu et petit-neveu de torero, annonce aux siens et à son grand-père Antonio Ordoñez : «Je serai torero.»
On peut devenir torero par conformisme familial, sauf que ce n’est
jamais du conformisme.
Jacques Durand
(1) Tauromagia, édité par Espasa-Calpe, Espagne
Publié in La pensée de Midi n° 4 " la propagation de la rage", Printemps 2001, éditions Actes Sud.
Photo©DR. Carmela Pérez à gauche, Carmelo Pérez au centre, Silverio Pérez avant dernier à droite
Remerciement Christian Milovanoff
(1) Tauromagia, édité par Espasa-Calpe, Espagne
Publié in La pensée de Midi n° 4 " la propagation de la rage", Printemps 2001, éditions Actes Sud.
Photo©DR. Carmela Pérez à gauche, Carmelo Pérez au centre, Silverio Pérez avant dernier à droite
Remerciement Christian Milovanoff
