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Campo libre

L'hiver venu, les toreros qui ne sont pas partis en Amérique du Sud toréer de petits toros s'enferment au campo. Pour paradoxalement concentrationnaire qu'elle soit, la formulation est exacte. Hors époque des corridas, les toreros sont littéralement en liberté dans la nature où ils s'enferment. Le campo n'est pas seulement la campagne comme lieu et camp d'entraînement, c'est aussi la campagne comme dispensatrice d'énergie. Sa saison achevée, Luis Miguel Dominguín sacrifiait un ou deux mois à ses passions majeures, les femmes et la chasse avant, le 2 janvier, date rituelle, de se cloîtrer au campo pour préparer la prochaine. La rage qui le fait tenir devant les toros, Miguel Abellán, alors jeune novillero, la forgeait tout un hiver en Estrémadure, chez Victorino Martín, loin de sa famille, en se «jouant la peau» sans spectateurs, devant plus de 40 vaches âgées et très armées. Physiquement, le campo est rapidement définissable : des pâturages, de l'herbe, des clôtures, des toros dedans, et, à l'horizon, une ferme. Blanche et plutôt coquette en Andalousie, plus rustique du côté de Salamanque. A l'intérieur, l'éleveur. Il a une casquette à carreaux, une doudoune verdâtre. Il s'adosse à un feu de cheminée et dit à ses visiteurs et au journaliste qui fait semblant de le croire que son élevage est dans un grand moment. Il invite à manger : des pois chiches le plus souvent.

Le Desplante, ce "superflu nécessaire"

Dans « Genèse de la corrida moderne » (1),  qui vient d'être réédité, le Tio Pepe, shérif de la critique tauromachique française, houspille à juste titre les spectateurs «ignares» d'une corrida de Dax qui, le 15 août 1989, ont sifflé un desplante d'Ortega Cano et se sont ainsi «couverts de ridicule». Siffler les desplantes, les gestes de bravade d'un torero, est un mal assez français. Cela dit, tous les desplantes, loin de là, ne méritent pas des ovations. Le beau et valeureux desplante fait devant un toro bravo, sérieux et dominé après un rude combat, paye les pots cassés pour toutes les ridicules et toutes les impudentes fanfaronnades que les toreros sans vergogne théâtralisent devant des toros sans importance ou jamais réellement dominés.
Lorsque, le 21 avril 1914 à Séville, Belmonte, après une faena «forte» (selon les propres mots du torero), a pris à pleine main la corne du Miura Rabicano, le public de Séville, qui n'était pas exclusivement «joselitiste», se ralliera au belmontisme pendant que, dans sa maison de la plaza de l'Encarnación, l'éleveur Eduardo Miura, apprenant l'incroyable nouvelle de la bouche de son mayoral catastrophé, s'effondrera, dit-on, en larmes. Un torero, un humain, osait attraper la corne d'un sauvage Miura! Ce geste de défi justifié était venu dans le feu d'une faena capitale et surgissait comme le dévoilement, l'épiphanie de tout ce qu'elle avait été, elle, et de tous les sentiments qui l'avaient empoigné lui.

Callejón

«Háblale al toro». Les hommes de coin des toreros le conseillent. Il faut parler au toro. Pour capter son attention, l’encourager à venir, l’aider à sa battre. Paco Ojeda qui n’est pas un bavard  fait dans l’exhortation concise : «Toup !». Guère plus. D’autres flattent. Roberto Domínguez : «Vamos torooo ! Vamos toro bonitooo !  Vamos torito buenooo !» Certains ne leur adressent jamais la parole : Curro Romero. Orphée bien rasé et vêtu de micas , le torero enchaîne les toros à sa voix qu’il module comme on parle à des enfants dissipés ou violents pour les amadouer, se les mettre dans la poche ou dans la muleta comme Dámaso Gonzalez en septembre 1992 à Bayonne encourageant tendrement un Victorino Martín à prolonger sa charge pour que lui étire encore plus sa passe. Quand Dámaso est comme ça, paternel ou maternel et dorloteur de toros, «disfruta», il se régale dira plus tard son frère Julio, banderillero, en banderillant une rondelle de chorizo à l’hôtel Amatcho. Emilio Muñoz à Nîmes confronté à un manso d’Atanasio Fernández et maudissant sa race ou sa propre infortune entre ses dents : «Atanasio….Atanasio.» De la sommation à comparaître à l’invitation généreuse toutes les nuances de la sociabilité circulent dans cette relation.