José Mari Manzanares : être parfait
José Mari Manzanares est un jeune homme absolument moderne. Il a un compte
Facebook, un site Web, il tweete avec frénésie, il navigue dans la virtualité
cybernétique la plus avancée et, en même temps, parce qu’il pense que les anges
gardiens se posent là, il se tient l’épaule gauche une minute avant que le
concret le plus rugueux, un toro noir de cinq cents kilos, ne déboule dans sa « real life ». José Mari
Manzanares est fils de son époque.
Son image est gérée par une agence de communication, il tourne
des clips avec Britney Spears, il pose comme top model avec Kate Moss, il est
un des hommes Givenchy pour 2013, des photographes comme Peter Lindbergh, Jean
Baptiste Mondino, Mario Testino, Bruce Weber shootent son glamour pour les
magazines de mode les plus prestigieux – Vanity Fair, Vogue Hommes – et, en
même temps, il est le seul à tuer presque systématiquement les toros, comme
Pedro Romero, à Ronda, au début du 18e siècle, exigeait qu’on le fasse : a
recibir. En recevant, immobile, leur charge, et non a volapié, en se jetant « à vole-pied » sur eux, l’épée en main, comme font les autres.
Sans être suranné ni
ouvertement « tendance », son toreo, son art de toréer, ne dit rien des contrastes du personnage : il est
orthodoxe et plutôt du côté de l’imparfait du subjonctif que de la langue sms.
Son classicisme, par exemple, n’abuse pas
de la regrettable obsession du jour : toréer en rond en faisant tourner le toro autour
de soi comme au manège. Son répertoire s’en tient
de préférence aux
cinq ou six figures imposées de la
tauromachie fondamentale. Sa pratique évite le
plus possible les vulgarités
tapageuses, oiseuses et mécanisées des fins de faenas de la modernité taurine :
manoletinas à la chaîne, passes en rond de dos en veux-tu en voilà, passes hautes en cascade et autres affûtiaux. Par l’élégance, la clarté, l’harmonie de son propos face aux cornes, sa
tauromachie dit l’adhésion à la
norme, le goût du fait dans les règles, le désir du
parfait.
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Le style des Figures
José Tomás revient dans la lumière
Donc,
José Tomás revient. Lui qui toréait les pieds bien à plat était parti sur leur
pointe au soir d’une corrida à Murcie, le 16 septembre 2002. Il n’avait rien
dit. On l’avait appris une semaine plus tard, par une indiscrétion de sa
cuadrilla. Depuis, son éventuel retour alimentait, comme autant de serpents de
mer de plus en plus lézardés, les rumeurs de l’intersaison. Il est revenu avec
le même laconisme, et ce come-back dans le silence a provoqué un barouf
médiatique de tous les diables, dans la presse spécialisée mais aussi dans tous
les quotidiens espagnols, au Mexique, et jusque dans Courrier international et
le magazine pour hommes du Québec « Summum ». On savait qu’il toréait
beaucoup en privé cet hiver au Mexique, où il vit, mais, venu à Madrid le 14 février
pour la présentation d’un livre sur Manolete son idole, il n’avait rien dit,
à sa bonne habitude. Il avait juste évoqué Silverio Pérez, ami de Manolete, qu’il
avait rencontré peu avant sa mort. On l’avait aperçu à la Monumental de Mexico
le 7 janvier lors de la fameuse corrida d’El Pana. Il était en compagnie de la
jolie jeune femme brune qui l’accompagne depuis quatre ans et à côté de son
copain le musicien, journaliste et écrivain catalan Salvador Boix. Le 14 février,
José Tomás avait déjà pris sa décision. Il l’a annoncée à Boix le plus
naturellement du monde un matin de janvier, alors qu’il déchargeait ses
affaires de leur voiture pour aller tienter dans un rancho mexicain. Devenu
dans l’intervalle son apoderado, Salvador Boix confirmera la nouvelle dans une
conférence de presse tenue, sans lui, le 7 mars à Barcelone. Où, le 17 juin,
José Tomás remettra son habit de lumières.
"On torée comme on est"

Insolence
Miguel Angel Perera alors novillero a eu la même
réaction d’amour propre le 17 juin dernier à Valencia envers un policier qui
faisait office de délégué de l’autorité dans la contre piste. Dans la matinée du
21 mars dernier Perera torée à Valencia où il triomphe. L’après midi en civil
mais sans autorisation légale il assiste à la corrida de la contre piste. Le policier
chargé de l’ordre public le fait déguerpir. Trois mois plus tard il est allé
montera à la main lui brinder son
novillo en lui disant «Est ce que
tu aurais eu les couilles de faire ce que tu m’as fait à une figura del toreo.»
Réponse du commissaire d’après la revue 6 Toros 6: «Ça tu me le répètes devant un juge et la
montera tu te la mets dans le cul.» Le prometteur Perera aujourd’hui
matador pourrait être interdit dans toutes les arènes de la région de Valencia.
José Tomás, le devoir d'impassibilité
Les cameras, les doubles
focales, les zooms, les portables, les
yeux de l’ombre et ceux du soleil -19582 paires
d’yeux- la ferveur, le bruit de ruche que la passion exsude, la multitude pour un seul homme et qui est , là, un homme seul. Seul avec sa charge, seul avec ce poids des autres sur lui, seul au centre de la fourmilière barcelonaise, seul avec la radicalité de son ambition : toréer cash, toujours toréer cash. José Tomás n’a pas besoin de regarder cette dévoration qui le scrute, le mitraille, le fusille, le bouffe, le numérise. Il en entend les ressacs. Il connait sa rumeur d’avalanche. Elle le recouvre depuis longtemps. C’est une compagne. Il vit avec elle dès qu’il s’habille en torero, dès qu’il rejoint le torero qui vit en lui. C’est à dire dès qu’il rejoint l’intransigeance de sa vocation et de ses prescriptions : s’approcher du noyau le plus pur du toreo. Au cœur de ce feu qu’il a allumé il garde ce visage de banquise. Aucune œillade complice. José Tomás n’est pas un torero d’œillades. Il ne sollicite rien. On ne voit pas son jeu dans son jeu. Il ne joue pas à être lui. Il est lui. Il offre juste son moi torero. Un moi qui parait hors d’atteinte parce que, justement, abandonné au danger. Il lève à peine les yeux. Comme pour s’étonner. Comme Manolete découvrant la plaza de Mexico remplie jusqu’aux nuages : «Mais qu’est ce qu’ils me veulent ?» Qu’il soit Manolete, qu’il soit José Tomás.
d’yeux- la ferveur, le bruit de ruche que la passion exsude, la multitude pour un seul homme et qui est , là, un homme seul. Seul avec sa charge, seul avec ce poids des autres sur lui, seul au centre de la fourmilière barcelonaise, seul avec la radicalité de son ambition : toréer cash, toujours toréer cash. José Tomás n’a pas besoin de regarder cette dévoration qui le scrute, le mitraille, le fusille, le bouffe, le numérise. Il en entend les ressacs. Il connait sa rumeur d’avalanche. Elle le recouvre depuis longtemps. C’est une compagne. Il vit avec elle dès qu’il s’habille en torero, dès qu’il rejoint le torero qui vit en lui. C’est à dire dès qu’il rejoint l’intransigeance de sa vocation et de ses prescriptions : s’approcher du noyau le plus pur du toreo. Au cœur de ce feu qu’il a allumé il garde ce visage de banquise. Aucune œillade complice. José Tomás n’est pas un torero d’œillades. Il ne sollicite rien. On ne voit pas son jeu dans son jeu. Il ne joue pas à être lui. Il est lui. Il offre juste son moi torero. Un moi qui parait hors d’atteinte parce que, justement, abandonné au danger. Il lève à peine les yeux. Comme pour s’étonner. Comme Manolete découvrant la plaza de Mexico remplie jusqu’aux nuages : «Mais qu’est ce qu’ils me veulent ?» Qu’il soit Manolete, qu’il soit José Tomás.
Le corps des Toreros mis en lumière
Les toreros ont des corps en voie de concept, ils rabotent tout ce
qui dépasse. Les coups de corne qui
martyrisent leur chair n’affaiblissent pas cette conceptualisation d’eux-mêmes.
Au contraire, ils la renforcent, ils l’arment. Sous les coups des toros, ils se
transforment en allégorie, en
représentation supérieure, en valeur que rien ou presque ne vient déliter.
Ils se schématisent. Ils ne regardent pas si le toro les a démolis. «No pasa
nada, dejadme solo.» Ça va, ça va, laissez moi seul. Ils sont imperturbables
comme le lacédémonien sous la morsure du renard. En se délivrant des péons qui
veulent les emporter vers la barrière, vers l’infirmerie, vers l’humanité
normale, vers nous, ils échappent en fait à la condition commune. Ils affirment
leur distinction, leur altérité sans alternative, la réquisition d’eux-mêmes,
l’évangile du «vous pouvez y aller, on n’est pas du même bois que vous», avec
son despotisme implacable.
Comme Tomás à Madrid le 15 juin 2008, comme Perera
le 3 octobre de cette même année, à Madrid encore. Perera, avec la folie gelée
de son idée fixe placardée sur son
visage, impassible, de cire et avec son sang qui coule pendant que les
spectatrices chics des premiers rangs, en Agatha Ruiz de la Prada, l’implorent
d’aller à l’infirmerie puis cachent, d’angoisse, leurs yeux Lancôme derrière
leurs mains baguées au vernis à ongle flashy. Les deux, Tomás, Perera, troués
de toute part et, corps détruit et cœur indestructible, continuant à toréer,
comme des abstractions archaïques, sans rien manifester, sinon cette
extravagance énigmatique et sans excentricité bientôt en route vers les blocs
opératoires ultra sophistiqués et les lumières bleus des ambulances.
Mano a mano, mais dos à dos
On
peut aborder le genre mano a mano du côté de l'affrontement entre individus, on
peut le lire du côté de la confrontation des styles, mais, dimanche, il était
conseillé de le voir du côté de Dax. Le mano a mano si attendu entre Ponce et
Tomás, entre Enrique et José, entre la tauromachie du «gai savoir» et la
tauromachie «puritaine» s'est déroulé sur le mode de la rivalité glacée. Aucun
de ces deux magnifiques toreros n'est intervenu au quite sur le toro de l'autre.
Ils ont toréé côte à côte mais pas face à face. C'était chacun pour soi. L'un,
José Tomás, avait un habit cigare et or, et l'autre, Enrique Ponce, rouge
allumette et or. Mais cette complémentarité combustible doit être versée au
crédit du hasard et non au compte d'une complicité qui n'a jamais existé entre
eux. Seuls leurs valets d'épée ou leurs péons se tapent sur l'épaule. Eux se
regardent sans se voir et font devant leurs toros respectifs leurs petites
affaires, sauf que ces «petites affaires», dimanche à Dax, étaient lumineuses,
rayonnantes et souvent sublimes.
La bonne race, très classe
et pas du tout primitive, des toros de Zalduendo - les deux premiers chétifs,
les deux autres très correctement présentés - qui leur faisait surmonter
jusqu'au bout leur faiblesse générale, a permis à ces deux grands toreros de
toréer à fond, avec pour résultat une corrida enchantée. Elle était comme un
banquet raffiné avec quelques moments d'émotion poignante. Comme la mort longue
de Facino lorsque, sous le digne silence de Dax, Tomás et ses péons statufiés à
vingt mètres du toro ont observé respectueusement sa bravoure à l'instant de la
mort. Ni le public ni le sort n'ont voulu départager Ponce et Tomás, accueillis
ensemble au cri de «toreros, toreros», encouragés alternativement et
raccompagnés à leur sortie avec ces mêmes cris. Sauf que, là, chacun porté en
triomphe tournait lentement sur les épaules des porteurs, au même rythme, pour
saluer Dax comme deux soleils ponctuels.Les gardiens du «temple»
Belmonte serait le père de cette façon d'être face au
toro. Le temple, pierre philosophale de la tauromachie, a été
révélé il y a quatre-vingt-dix ans. Pour Santi Ortiz, journaliste à 6 Toros 6,
il est né le 25 août 1912 à Séville, dans la Maestranza, lorsque Belmonte, le
torero de la stupéfaction, a toréé comme on n'avait jamais vu toréer le novillo
Guitarrito, du marquis de Tovar. La novillada était organisée par la confrérie
religieuse de la O et il n'est pas innocent que l'épiphanie du temple se soit
manifestée sous le double signe de la religion et de la musique accroché au nom
d'un toro. La notion sibylline de temple justifierait un gros essai
phénoménologique tant le mot et la chose qu'il désigne, dans la tauromachie et
hors d'elle, s'applique à toute sorte de domaines. Historiquement, le mot
n'existe pas dans les dictionnaires tauromachiques avant Belmonte, même si le
père de Marcial Lalanda prétendait avoir vu le torero de Cordoue Guerra templer
des toros à la fin du XIXe siècle.
José Tomás, Barcelone, Séville, Madrid
Andréas et Hector ont fait le voyage de
Florianopolis au Brésil pour soir José Tomás toréer dimanche à Barcelone. Voir
toréer José Tomás dans la Monumentale de Barcelone est l'un des morceaux de
bravoure de l'année. En trois saisons et onze corridas, il y est sorti sept
fois en triomphe. Andréas et Hector
font partis de la peña José Tomás qui s'est créée cet hiver dans la capitale catalane. Les dirigeants de la peña disent que la religion barcelonaise pour José Tomás est une réminiscence de celle pour Manolete dans les années 40. Barcelone expliquait le critique taurin et psychiatre Mariano de la Cruz aime les «toreros du corps». Du corps solennel, comme Manolete ou Tomás, ou du corps contorsionné, comme Chamaco au début des années 60. Dimanche à Barcelone, le prestige de l'affiche, avec Tomás mais aussi Finito de Córdoba et El Juli, a presque rempli les 19 000 places des arènes. Et José Tomás a bien failli, une fois de plus, comme Finito et El Juli, sortir «en gloire» sur le paseo de Gracia. Mais Tomás, contrairement à El Juli et à Finito trimballés a hombros, a snobé les déménageurs d'idoles. Il est sorti à pied. Pour se désolidariser des deux autres? Par insatisfaction professionnelle? On ne sait pas. Ce qu'on sait, c'est que José Tomás se prend pour José Tomás.
Par placement dans les cornes du
toro, le plus souvent au centre de la piste, par la majesté rigoureuse de son
style, par son héroïsme froid, la tauromachie de Tomás vise ouvertement au
grandiose. Dimanche devant Funcionario, le stupéfiant Tomás a approché le
grandiose dans un exercice de style médité et prémédité. Son quite par gaoneras, son début de faena au
centre où, sans bouger d'un millimètre, il a de trente mètres attendu la
charge de Funcionario, ses naturelles impassibles et données les mains très
basses, ses suffocantes manoletinas finales ont frisé cette idée du sublime que
ce magnifique torero traque avec son visage cireux. Sans, dimanche, l'atteindre
vraiment. Selon Kant, le sublime est une émotion qui transfigure l'effroi, et Funcionario
manquait trop de force, de caste, d'envergure physique et d'irrationnel pour
provoquer le sacré, l'effroi et renvoyer cette faena émouvante vers la
transcendance. Elle est retombée du coté de la virtuosité, ce qui
n'est pas rien, ce qui n'est pas tout.
font partis de la peña José Tomás qui s'est créée cet hiver dans la capitale catalane. Les dirigeants de la peña disent que la religion barcelonaise pour José Tomás est une réminiscence de celle pour Manolete dans les années 40. Barcelone expliquait le critique taurin et psychiatre Mariano de la Cruz aime les «toreros du corps». Du corps solennel, comme Manolete ou Tomás, ou du corps contorsionné, comme Chamaco au début des années 60. Dimanche à Barcelone, le prestige de l'affiche, avec Tomás mais aussi Finito de Córdoba et El Juli, a presque rempli les 19 000 places des arènes. Et José Tomás a bien failli, une fois de plus, comme Finito et El Juli, sortir «en gloire» sur le paseo de Gracia. Mais Tomás, contrairement à El Juli et à Finito trimballés a hombros, a snobé les déménageurs d'idoles. Il est sorti à pied. Pour se désolidariser des deux autres? Par insatisfaction professionnelle? On ne sait pas. Ce qu'on sait, c'est que José Tomás se prend pour José Tomás.
José Tomás,Madrid, "Ya es leyenda"
José Tomás, Madrid, "Una buena tarde para morir"
Conseil
de torero à torero et de Manzanares père à Manzanares fils. L’instinct de
survie, c’est comme un nain qui est au fond de toi. Le nain te dit : te
lèves pas si tôt, ne t’entraînes pas aussi durement, ne t’impliques pas tant
devant le toro, recules un peu. Alors si tu veux être un grand torero, le nain
tu lui fermes son clapet. On imagine la réponse du fiston : oui papa, le
nain je m’en occupe. Dimanche 15, à Madrid, on se demande bien où est le nain
de José Tomás. Mort, kaput, la langue arrachée, écrabouillé. Toutefois, pour
José Tomás, on sait depuis longtemps que son nain ergoteur est en poussière, et
son instinct de conservation une vue de l’esprit qui n’entre pas dans ses
plans. Dimanche, sur le coup de 21 h 30, le toro Caribello lui arrache des micas
de son costume à chaque manoletinas. Des manoletinas millimétrées, au bord du
gouffre. José Tomás ? Une statue de pierre couverte de sang. Le sien,
celui du toro. Il a trois coups de cornes dans le corps, un de 20 centimètres
en haut de la cuisse droite, un dans le genou, un dans le mollet et rien. Il
torée comme si de rien n’était. Rien n’est, sauf ce toro bon sur la corne
droite, acariâtre sur la gauche qui gratte, hésite et va à nouveau l’écharper à
l’estocade.
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