Le style des Figures


José Mari Manzanares: être parfait
José Mari Manzanares est un jeune homme absolument moderne
. Il a un compte Facebook, un site Web, il tweete avec frénésie, il navigue dans la virtualité cybernétique la plus avancée et, en même temps, parce qu’il pense que les anges gardiens se posent là, il se tient l’épaule gauche une minute avant que le concret le plus rugueux, un toro noir de cinq cents kilos, ne déboule dans sa «
real life». José Mari Manzanares est fils de son époque. Son image est gérée par une agence de communication, il tourne des clips avec Britney Spears, il pose comme top model avec Kate Moss, il est un des hommes Givenchy pour 2013, des photographes comme Peter Lindbergh, Jean Baptiste Mondino, Mario Testino, Bruce Weber shootent son glamour pour les magazines de mode les plus prestigieux – Vanity Fair, Vogue Hommes – et, en même temps, il est le seul à tuer presque systématiquement les toros, comme Pedro Romero, à Ronda, au début du 18e siècle, exigeait qu’on le fasse: a recibir. En recevant, immobile, leur charge, et non a volapié, en se jetant «à vole-pied» sur eux, l’épée en main, comme font les autres.
Sans
être suranné ni ouvertement «tendance», son toreo, son art de toréer, ne dit rien des contrastes du personnage: il est orthodoxe et plutôt du côté de limparfait du subjonctif que de la langue sms. Son classicisme, par exemple, nabuse pas de la regrettable obsession du jour: toréer en rond en faisant tourner le toro autour de soi comme au manège. Son répertoire sen tient de préférence aux cinq ou six figures imposées de la tauromachie fondamentale. Sa pratique évite le plus possible les vulgarités tapageuses, oiseuses et mécanisées des fins de faenas de la modernité taurine: manoletinas à la chaîne, passes en rond de dos en veux-tu en voilà, passes hautes en cascade et autres affûtiaux. Par l’élégance, la clarté, lharmonie de son propos face aux cornes, sa tauromachie dit ladhésion à la norme, le goût du fait dans les règles, le désir du parfait.

Bergamìn palpite encore

L’histoire est connue. Mais on ne peut s’empêcher de la raconter une fois de plus. En 1958, après un long exil de plus de quinze ans, l’écrivain antifranquiste José Bergamìn revient dans l’Espagne du franquisme le plus féroce, où l’on garrote Granado et Delgado, où l’on torture et déporte les mineurs en grève des Asturies et où l’on rase leurs femmes dans les commissariats. Le 30 janvier 1961, il donne, pour la peña taurine Los de Juan y de José, la conférence : « Le toreo question palpitante ».
Dans la salle, des policiers en civil de la brigade politico-sociale. Bergamìn est connu. Un mandat d’arrêt avait été lancé contre lui, un « rouge », à la fin de la guerre civile. Les policiers relèvent sans doute dans l’intervention de l’écrivain quelques propos suspects. Ils leur ont fait dresser les oreilles et leur mettent quelques puces subversives dedans. Peut-être celui-ci : « Je disais que les choses de l’Espagne ne sont pas aussi claires qu’elles n’y paraissent dans le toreo… » Ou peut-être celui-là : « Le toreo est un très vif éveilleur pour les yeux ; tant et si bien que nous avons les yeux remplis de ses vérités lumineuses, et qu’il nous enseigne à voir en face le mensonge et l’horreur du sang et de la mort pour enflammer et illuminer la vie d’une autre intelligence merveilleuse. Horreur et merveille de l’Espagne. » Où ils ont dressé leur stylobille politico-social à : « Ces oreilles qui, en Espagne, parce qu’elles n’entendent qu’une cloche, n’entendent qu’un son. 

El Rosco

 
Ses admirateurs demandent qu’on le clone. Ses opposants le traitent de fou ou de moudjahidin. Il a une voix de jugement dernier, une figure large et rouge : les chantiers, la colère et le soleil de las Ventas. C’est Faustino Herranz dit « El Rosco » parce que petit il mangeait des roscas, des rosquilles. Dans une vie il est entrepreneur en maçonnerie à Guadalix de la Sierra, dont il fut conseiller municipal sous l’étiquette Izquierda Unida. Dans l’autre vie, celle qui commence à 7 heures du soir dans les arènes de Madrid, il est vitupérateur à temps plein du Tendido 7. Y a du boulot ! Les toros qui n’ont pas le format, les vétérinaires qui les ont acceptés, ceux qui trébuchent, les présidents qui ne les changent pas, les figuras qui affrontent les « demis toros » , les toreros qui à la pique se placent à droite du cheval et non à gauche comme veut le règlement, Les banderilleros qui font taper les toros contre les planches, les picadors qui coincent le toro, les spectateurs sans exigences, les m’as-tu vu du Tendido 10, les journalistes achetés, sauf feu Joaquin Vidal, les organisateurs, el Rosco arrose large. Le dimanche de Résurrection pour protester contre la médiocre programmation de la San Isidro il avait déployé un calicot : « Quelle feria de merde ! ». Le 6 mai pour la première corrida du cycle il en portait un autre : « Dehors cet organisateur et le demi-toro ! ».

le Fumeur de Souvenirs

 

Alain Montcouquiol est au Mexique. Il accompagne Christian, son frère qui y torée. Le photographe taurin Iginio Hernandez l’invite à venir avec lui dans un village du Michoacán, le jour de la Toussaint. Il veut se recueillir sur la tombe de ses parents. De son père, employé de banque, « excellent aficionado », décédé dans un accident d’automobile. De sa mère, institutrice, « morte de chagrin ». Iginio plaint Alain d’être, ce jour-là, loin de ses morts à lui et lui dit qu’il est heureux de savoir où sont enterrés ses parents, heureux d’aller leur rendre visite. En fait, on apprend à la toute fin du récit qu’Iginio est un enfant trouvé, qu’il n’a jamais connu ses parents mais qu’il a déniché dans un cimetière un couple d’Hernandez morts, sans famille, et que lui, l’orphelin, il les a adoptés comme parents posthumes. Les souvenirs d’Alain Montcouquiol qui forment le dernier volet de sa trilogie consacrée au monde des toros, à sa propre vocation de torero et au matador Nimeño II, son frère suicidé, ressemblent à certaines nouvelles de Raymond Carver. Celles qui se retournent brusquement à la fin et vous sautent à la figure ; celles qui ont l’air de poursuivre quelque chose qui s’évapore ; celles qui évoquent la buée d’un univers en peu en miettes, déchiré, déchirant mais drôle ou incongru ou inattendu. Ici, celui du toro. Un univers sédimenté à égale distance par le sentiment et le cynisme mais que l’auteur évoque, tout en faisant l’économie du pathétique, du côté du seul sentiment. Dont il fait le tuf de sa mémoire. Sur quoi pousse une humanité intense et déglinguée. 

Le Poil et la Pendule

 

L’objet récurrent, obligé, obsédant de toutes les plazas de toros dans tous les pays ? Une horloge, un cadran horaire. Pour donner l’heure aux spectateurs ? Pas du tout. Pour enfermer le spectacle dans son exacte marche, pour le couler dans la coercition des délais. À Séville, Mexico, Madrid ou Peñaranda de Bracamonte son gros œil, là-haut, au-dessus du dernier rang, enclot la corrida dans la tyrannie de son tic-tac. 1796, gravure représentant devant un toro mort le torero José Delgado dit Pepe Hillo, un des pères fondateurs de la tauromachie : il tient son épée dans la main droite et une montre dans la main gauche. 
La corrida est la ponctualité même. C’est peut-être sa seule politesse. Tel jour, telle heure, à tel endroit, dans telle ville, tel toro, tel numéro, telle robe, tel poids, tel âge, telle origine, tel élevage, avec tel nom, dans tel ordre, tiré au sort selon telles modalités, sera combattu à tel moment par tel torero selon son ordre d’ancienneté. C’est sur un ton comminatoire que souvent les affiches précisent le début de la course.

Niño de la Palma


 Cayetano Rivera Ordoñez le frère de Francisco a le sens de l’à propos. Conseillé par son parent le matador Curro Vasquez il vient cet automne d’annoncer qu’il se mettait à la corrida l’année même où l’on célèbre le centenaire de la naissance du fondateur de la dynastie des Ordoñez toreros, celle de son arrière-grand-père maternel Cayetano Ordoñez dit « Niño de la Palma ». Niño de la Palma, parce qu’il est né à Ronda à l’ombre avare du palmier de la plaza Alarcon où son père Juan ancien carabinier tenait la cordonnerie éponyme. Cayetano enfant toponymique de la palme monocotylédone l’est aussi de la palme littéraire. On sait que c’est lui qui inspire Pedro Romero le torero du roman d’Hemingway « Fiesta ». Il est en outre le champion des hommages poétiques de José del Rio Sainz à Rafael Alberti. Il s’en étonnait : « Je ne sais pas pourquoi on m’a écrit tant de vers. » José del Rio Sainz : « Hélas, jeunes filles de Ronda, le jeune torero/ s’est perdu dans le monde comme un fleuve dans la mer. »    Rafael Alberti lui va le voir quelques jours avant son alternative du 11 juin 1925 à Séville et lui présente le poème qu’il lui a consacré : « Quel chic ! / Attrape-moi petit toro sauvage ! » Alberti : « Comme vous voyez il s’agit de vers légers, enjoués où le torero se moque du toro. » Sentence de Cayetano : « Donc, ce sont quelques chuflillas, quelques plaisanteries ». Alberti reprendra le mot pour son titre : Chuflillas del Niño de la Palma. » Si à l’époque Cayetano reçoit tant de si poétiques pommades c’est qu’on le voit comme un « Josélito ressuscité. »

Un Acteur auquel il arrive des choses réelles


Goya, Manet, Delacroix, Ortega y Gasset, Jean Luc Nancy, Leiris, Bataille, Joseph Peyré, Unamuno, Gomez de la Serna, Carlos Saura, Rafael Alberti, Juan Miró, Jackson Pollock, Francis Bacon, Garcia Lorca, René Char, El Caracol, Vicente Escudero, Raoul Walsh, Eisenstein, Bizet , Francesco Rosi, Mamoulian, Abel Gance, Lola Flores, Chaval, Dali, Claude Viallat,  Jodorowsky, Hemingway, Cocteau, Paul Louis Landsberg, Miguel Hernandez, Vicente Aleixandre, Braque, Miquel Barceló, Pepe Marchena, Vicente Amigo, Camarón de la Isla, Bergamín, Malcolm Lowry, etc, etc etc… Cet inventaire de créateurs de toutes disciplines, aussi incomplet que cosmopolite semble donner crédit aux déroutantes affirmations de José Bergamín : «Il n’y a rien de moins typiquement espagnol que la lidia d’un toro dans l’arène quand elle est parfaitement conduite. Le toreo n’est pas espagnol mais interplanétaire.» Et on ajoutera ambigu comme la vie même.
Au dessus de ce cercle qui émet des signes, la corrida, et pour les traduire dans leur langage, tous les faiseurs de sons, de formes, de mots se penchent avec autant d’avidité que de contradictions. L’un ne captera que du pittoresque, de la péripétie colorée là ou un autre, Picasso par exemple, exhumera du mythico religieux, du libidinal, la vertu de la vitalité antique, du politique même dans Guernica par exemple  en entraînant au passage  et derrière lui tout une fraction  de l’intelligentsia de l’entre deux guerres, Leiris, Bataille, Masson, qui n’appréhendera plus désormais la corrida qu’assaillie de pénis et auréolée par l’obscurité d’un sacré parfumé au paganisme et à la transgression. Affublée de concepts jusqu'à l’écrasement la tauromachie est sommée de répondre aux interrogations qu’elle jette à profusion par ses fenêtres et sans se donner les gants d’y répondre. Est-elle l’image de la tragédie humaine. Oui dit le philosophe Paul  Louis Landsberg. Non répond le comique muet Max Linder dans Max toreador. Orson Welles qui en connaissait un rayon et avait voulu devenir picador  évoquait le «parasitisme émotionnel» des voyeurs de tauromachie.

Lupe Sino, l’ange du maudit

Elle est, officiellement, la maudite de l’histoire de Manolete. La réprouvée certifiée conforme : Lupe Sino. Carmen Esteban a consacré à son histoire d’amour avec Manolete un ouvrage tonique, peut-être pour répondre à la question que lui a posée un jour José Tomás, grand admirateur de Manolete : «Qu’est ce que tu sais d’elle, quel genre de femme c’était ?»
Antonia Bronchalo Lopesino, dite Lupe Sino, Lupe comme
la Vierge de Guadalupe, Sino qui signifie destin. Elle aurait dû devenir bonniche. Père ouvrier agricole à Sayatón, près de Guadalajara, 9 enfants, et elle, un sino de bonne à tout faire qui laisse l’école à 14 ans. Mais c’est une magnifique brune aux verts qui se retrouve à Madrid à 19 ans lorsqu’éclate la guerre civile. Actrice. Elle épouse civilement un gradé de l’armée républicaine. Il s’appelle Antonio Rodríguez. Rodríguez comme tous les hommes importants de sa vie. Y compris ceux qui meurent sous les coups d’un toro, comme Manuel Rodríguez, «Manolete», tué il y a tout juste soixante ans, à Linares, par Islero.

Le descendant d'Arthur

 
Arthur Schopenhauer, le philosophe du pessimisme, était un bon vivant. Il affirmait que la vie, partagée entre le besoin et l’ennui, ne valait pas, pour ainsi dire, tripette tout en s’en mettant, dit-on, plein la lampe. La fête gastronomique qui entrait dans son ventre démentait le deuil conceptuel qui sortait de sa parole. Comme les toros sont sensible à la crédibilité et qu’ils ont, outre une bonne mémoire, un sens aigu de la cohérence ils ont puni l’arrière petit neveu d’Arthur là où le grand-oncle avait péché. Félix Veglio Kutman Schopenhauer plus connu comme torero mexicain sous le nom de Félix Guzman, recevra dans sa brève carrière de novillero un coup de corne dans la bouche, un autre dans l’estomac.  Avant que, d’une cornade dans le triangle de Scarpa qui est celui des Bermudes des toreros, Reventon, novillo gris de Heriberto Rodriguez, ne l’envoie le 30 mai 1943 dans la plaza el Toreo de Mexico dans un monde qui ne pouvait être que meilleur si l’on suit la philosophie d’Arthur. Il mourra d’une septicémie le 2 juin. Reventon, de reventar, crever, éclater, avait, lui, poussé au bout une logique, celle de son nom, en envoyant celui que les mexicains appelaient « el Torero Niño » dans la tombe et dans l’oxymoron. Le malheur est tombé sur Félix Guzman pour mieux contredire son prénom qui réquisitionnait étymologiquement le bonheur. Il avait 20 ans. Il était marié et sa femme, Carmen, donnera naissance à un fils mort comme pour donner raison au philosophe de «
Le Monde comme Volonté et comme Représentation » qui pensait que « la souffrance est le fond de toute vie. »  Il était né d’un père italien et d’une mère allemande donc dans le quartier populaire de Mixcoac à Mexico. Il était blond, frisé, fragile et pauvre. Sa mère faisait des ménages et tournait autour des arènes d’el Toreo lorsque son fils y toréait en priant et en demandant anxieusement aux portiers ce qui se passait lorsqu’elle entendait les cris du public.

Dubout

En 1924 le jeune Albert Dubout écrit à Louis Feuillade le
réalisateur de "Fantômas", "Les Vampires", "Judex" entre autres films. Dubout a 18 ans, il vient de s’installer à Paris après dix-huit mois d’études aux Beaux-Arts de Montpellier. Feuillade originaire du midi, de Lunel plus précisément est, célébrissime. Il a 51 ans, il vit à Nice, il va mourir d’une péritonite l’année suivante. Il est surtout très “ aficionado ” et même plus que cela. Il a, au début du siècle et jusqu’en 1907 publié régulièrement des chroniques taurines dans l’hebdomadaire nîmois “ Le Torero ”. C’est à ce titre, d’écrivain taurin, qu’Albert Dubout l’a contacté en lui demandant un texte pour une revue tauromachique “ la Sangre ”, “ le Sang ” qu’il envisage de créer avec des amis. Feuillade lui répond le 24 avril par la négative. Certes il aime toujours la corrida et veut la défendre mais il a maintenant “ décroché ” de l’actualité tauromachique. Il en est resté aux grands toreros de son époque, Guerrita, Reverte et ne connaît plus les “ maestros ” du jour. De plus le titre de la revue ne lui paraît pas opportun après ces années de guerre “ et tant de sang répandu ”. “ N’allez pas encore donner des armes à nos ennemis qui ne sont que trop disposés à voir dans tout aficionado un buveur de sang…Evoquez au contraire le soleil, la couleur, le courage, la poésie de la corrida, ses jeux, ses élégances, ses grâces. ” En 1924 au moment où il part tenter sa chance à Paris où il va bientôt illustrer Carmen pour les éditions Kra dirigées par l’écrivain surréaliste Philippe Soupault, Dubout est un partisan plus que fervent de la course de taureaux qu’il dessine et sur quoi , aussi, il écrit En 1952 dans une interview donnée lui qui en donne si peu au journal “  le Soir ” de Bruxelles il expliquait qu’a l’âge de 5 ans il dessinait déjà des taureaux et que tout jeune et habitant à Nîmes il avait fait une fugue pour, muni d’un sac de pommes de terre en guise de cape, tenter de donner des passes à de mauvais taureaux de Camargue ou à de récalcitrantes vachettes dans les arènes des Saintes Maries de la mer. Exact. Albert Dubout lycéen à Nîmes au tout début des années 20 a une vocation de torero. Comme beaucoup de jeunes Nîmois et à l’époque en compagnie de son compagnon de classe le futur peintre et graveur Lucien Coutaud, Dubout est fasciné par le monde de la corrida dont il a subi dans son enfance et selon ses propres termes “ l’éblouissement ”.

Peajes



C’est une illusion. Penser qu’ils sont comme nous est une illusion. Pourtant, dans l’aéroport de Barajas, à 7 heures du matin, en les voyant pousser leur chariot, on pourrait le croire qu’ils sont comme tout le monde ou qu’on est comme eux. Les voilà qui se mettent à  ressembler à de jeunes hommes comme les autres, en attente d’un vol, en partance pour, je ne sais pas, des vacances, une rencontre sportive, une fiesta, un concert, un green lointain, une plage exotique  avec une mer de prospectus d’agence de voyages, du sable blanc, des palmiers, des drinks sophistiquées. Pas du tout. Entre eux et nous il y a un abîme invisible. Cet abîme a la forme, la force, l’odeur, la masse, la lourde respiration, d’un toro, le terrible bruit qu’il fait en tapant contre la barrière avec ce relent de brulé de la corne, le blanc de ses yeux de mourant et sa mort rouge qui finit par filer par le trou d’un lavabo dans un hôtel au décor interchangeable. Ce toro ils l’ont quitté hier à 800 kilomètres, il les attend dans 12 heures précisément à 1000 kilomètres. Il campe dans leur regard, il se faufile derrière leurs lunettes noires, il hante leurs conversations, leur fausse nonchalance, leurs blagues même si là, justement, ils parlent sans doute d’autre chose ou font semblant de parler d’autre chose, de foot, de filles, de musique, de n’importe quoi. Ils n’en parlent peut-être pas, ils n’y pensent surement pas, mais rien à faire il est là. Il est toujours là. Ils ne peuvent pas s’en débarrasser, ils ne veulent pas s’en débarrasser. La nuit, dans la fourgonnette, entre Murcie et Bilbao, Santander et Valencia, le Puerto de santa Maria et Valladolid c’est lui, le toro, qui veille, avec le chauffeur. Il les garde ou il les surveille. Il est dans les codes phares, dans le ron ron du moteur, le chuintement des essuie glaces, les virages, les nuits interminables. Il est dans les villes blanches endormies croisées dans la nuit noire, dans les levers du jour, les cafeterias jaunes, les 92 fantômes métalliques et ténébreux d’Osborne, dans l’archipel, sans aucun charisme, des gazolineras ripolinées avec leurs pompes au garde à vous, comme les alguazils quand ils ont les oreilles à la main. Le toro, il se bat encore sous les paupières fermées, dans le mauvais sommeil. Il fait la sentinelle dans un recoin obscur du cerveau. Il bouge toujours, il ne disparaît pas dans l’eau glacée et savonneuse d’une baignoire comme le sang sur l’habit du maestro brossé doucement, à cause des broderies et comme une pépite, avec une brosse en poils de castor.  Lui ne se détache pas, ne s’évapore jamais, remonte toujours à la surface. On ne l’étend pas sur un fil sur la terrasse d’un hôtel pour que la brise le sèche et l’envoie au loin. Il ne connait pas le mot loin.

César

J’ai jeté ma veste à Rincón. A Séville, le vendredi 23 avril, vers huit heures du soir. Il faisait sa vuelta. Il avait coupé deux oreilles à Violonista, un toro de Jandilla un peu faiblard. Pas pour longtemps. Tout a éclaté au même moment. La musique, la clameur, les olés, la classe, le galop, la vigueur retapée de Violonista parce que César, canela y oro, l’appelait de vingt, trente mètres et que Violonista s’engouffrait dans cette invitation pour ressusciter les années Rincón 90 en faisant cliqueter le bois des banderilles sur son dos. Quelqu’un derrière moi : « Es un torero que sabe de toros ». A Alcala de Henares ce jour là le roi Juan Carlos donnait la médaille du prix littéraire Cervantès plus 90151 euros au poète chilien Gonzalo Rojas 86 ans fils de mineur. Gonzalo Rojas : « Il faut en même temps regarder derrière et aussi devant et ne pas avoir peur de la peur. » Rojas a aussi évoqué la langue comme « patrie de Cervantès. » A Séville la patrie de Rincón, du Jandilla, des 12543 spectateurs dont moi et ma veste c’était la corrida comme souffle et pas comme chuchotement. Pendant sa vuelta, Rincón qui paraissait violemment ému plissait des yeux comme s’il regardait s’éloigner loin, très loin, les différentes saloperies qui ont failli l’emporter. Ce soir là à Séville Le Vargas Blues Band donnait un concert Sala Q calle Metalurgia et Rincón venait de pulvériser son propre blues. Et le mien. J’ai jeté ma veste. Elle est tombée dans la contrepiste. Un employé de la maestranza me l’a renvoyée sans ménagement ; comme une peilhe. Certes ce n’était qu’une veste de friperie, à 3 euros, cuir et fausse fourrure, genre distributeur de la Cause du Peuple dans les années 70 ; mais tout de même. Le soir on a mangé au Pescaito Frito face au marché de l’Arenal. Le fils du patron, baryton au théâtre de la Maestranza a d’abord dit tout le mal qu’il pouvait des critiques en général qu’ils soient de corrida, de musique, de hockey sur gazon ou de patins sur glace. Il avait dû en prendre une, de critique, dans les gencives mais enfin il a chanté un air de Carmen, le même chaque année, sans pouvoir d’ailleurs aller jusqu’au bout. Il s’est excusé. La gorge. On était une grosse dizaine dont Elena responsable municipale de l’hygiène des bars et restaurants sévillans. Gros boulot. C’est elle qui avait fait fermer le bar restaurant des Trois Rois because les cafards. A cause de la corrida de l’après midi et de Rincón on ne lui en a pas trop voulu. C’est que les cucarachas de la cuisine des Tres Reyes exhibaient le trapio des Adolfo Martin de Madrid.

Humbles et Phénomènes

C’est une petite annonce, manuscrite, apparue un jour froid de février 1956 à Ciudad Rodrigo, près de Salamanque, sur un mur du café Moderne, qui devait l’être déjà, Moderne, à l’époque où Juan Trigo, le Niño de San Roman, fils du sacristain de l’église sévillane de San Roman et espontaneo chronique, se faisait définitivement remarquer par les historiens de la tauromachie en se faisant tuer par un novillo de Villamarta le 22 septembre 1929 dans la Maestranza où il venait de se jeter en piste. Elle disait l’annonce : « On recherche aspirants au titre de phénomène. Faire demande écrite. » Résultat : une grosse centaine de maletillas, de jeunes vagabonds toreros candidats au poste de figura de la tauromachie jaillissaient de tous les buissons de toutes les Espagne afin de s’inscrire au premier Bolsin Taurino de Ciudad Rodrigo, organisateur de tientas pour débutants, en rêvant que sous peu, du tendido sombra d’une plaza de toros, un vieil aficionado édenté leur crierait tout simplement : « Eres un monstruo ! ». Se faire traiter de phénomène, de monstre ou mieux encore de « pedazo de monstruo », de morceau de monstre, est le plus flatteur hosanna que l’Espagne puisse épandre sur quelques-uns de ses enfants les plus méritoires, et quel soit leur secteur d’activité. On peut être un monstre dans son étude de clerc de notaire et le fenómeno du rayon poissonnerie de sa grande surface. Quant au mot aspirant qui clignotait sur l’affichette, il faut le lire selon sa perspective la plus pneumatique et même pneumatologique : celle du siphonage. Le temps de deux séries de quatre naturelles de face données como dios manda à Las Ventas, Madrid, sorte de profond évier noir qui vous lustre ou vous lessive, et n’importe quel modeste du cargar la suerte, du gros toro et du petit cachet peut, un jour d’inspiration, en deux temps trois mouvements et une estocade en todo lo alto se retrouver, justement, aspiré au sommet de la pyramide, sur la pointe de l’hyperbole : « Monstruo ! Fenómeno ! ». L’inverse est aussi diligent. En espagnol raccourci ça se dit « Cabron !»

Lost Paradise

Dans « D’où viens-tu, Johnny ? » (1963), film de Noël
Howard, Johnny Halliday est un gentil chanteur yéyé, un peu rocker. Pas vraiment rebelle. À paris Il a de gentils copains, il chante de gentilles chansons, il fait de gentilles parties de billard électrique sous les yeux de sa gentille fiancée. Oh, pétard, mais c’est Sylvie Vartan ! Johnny est juste un peu turbulent. Il ne porte pas de blouson noir mais oui une veste à gros carreaux. Il ne chevauche pas une diabolique grosse Triumph Thunderbird comme Brando dans l’Equipée Sauvage mais, oui, une chouette mobylette Paloma Super Strada Flash 50 cm3. Mais voilà, il est, en toute innocence, pris dans une histoire de valise à trimbaler. Elle est pleine de drogue, il s’en aperçoit, jette la coke dans la Seine. Il ne mange pas de ce pain-là. Les trafiquants le recherchent. Pour leur échapper il part se réfugier « à la campagne » comme il dit. La campagne ? La Camargue. Le film, jusque-là en noir et blanc, vire à la couleur puisque le midi c’est coloré, non ? La Camargue c’est son pays d’origine. Il y a des parents et des amis bons comme la fougasse d’Aigues-Mortes. Les méchants l’y retrouvent, le séquestrent dans un vieux mas, lui foutent quelques baffes mais pim, pam, les amis camarguais le délivrent et mettent le mal en débandade. Voici Johnny sauvé par la Camargue « pays des gardians vigoureux, des taureaux sauvages, des chevaux indomptables mais sans danger et de la bouillabaisse d’anguilles » comme le dit Gustave dit le Shérif, personnage bonhomme à fort accent, joué par Fernand Sardou. Johnny qui y a désormais retrouvé la joie de vivre en chevauchant avec les gardians chante que pour lui « la vie va commencer » et qu’entre le soleil, ses amis, les chevaux, les taureaux, les apéros, les jolis oiseaux, les ersatz de flamenco -brève apparition de Manitas de Plata- « les années passeront sans bruit » dans cette carte postale camarguaise, pays unidimensionnel du bien et de l’enfance retrouvée, transformé pour l’occasion en yéyéland. Le sociologue Yves Santamaria* avait vu dans ce film « un processus de rectification de l’image de Johnny. » Image qui risquait, surtout après les incidents violents de son concert du 22 juin 63 place de la Nation, d’être assimilée à celle des blousons noirs.  Donc en Camargue et dans tous les sens du mot, pour Johnny ça gaze et la première du film se fera devant un public d’anciens combattants et de ministres. Dans l’Express le critique Jean Louis Bory regrettera que le twist se soit rangé « du côté de la famille et de la patrie. »

Juan Ávila


Puçol, 17000 habitants un « pueblo » agricole et industriel de la huerta au nord de Valencia a deux statues. L’une près du stade représente le footballeur local José Claramunt capitaine du Valencia F.C et de l’équipe d’Espagne dans les années 70. L’autre, avenue de Valencia, figure un gros toro aux cornes nues sortant de sa cage. Lâcher dans les rues des toros de combat ou des « bous embolats » des toros avec au bout des cornes des boules imprégnées de combustible et auxquelles on met le feu est une tradition de cette région que des historiens font remonter à l’antique guérilla contre les carthaginois. Des coureurs de toros dans les rues, des « peñas » des sociétés taurines et des coups de cornes Puçol en regorge. Vicente Ávila négociant en fruits et légumes soulève sa manche et montre sa cicatrice. Son fils Vicente pareil. Mais de vrais toreros originaires de Puçol ? Pas l’ombre. Samedi en fin d’après-midi en regardant à la télévision les toros mansos et assassins de José Escolar martyriser 3 modestes toreros pour la première corrida de la San Isidro de Madrid ni les deux Ávila ni Vicente Medina directeur de la poste et président de la peña Juan Ávila ni Jorge Garcés professeur de sciences politiques à l’université de Valencia et son vice-président ne retrouvaient le nom de ce puzolenc qui aurait été novillero. Mais cette pénurie est maintenant caduque. Puçol a un torero : Juan Ávila, 18 ans, le cadet des cinq frères Ávila et demain dimanche il débute en novillada avec picador dans les arènes de Valencia.

Le biou est une fête

Le taureau de Camargue a une odeur. L’odeur d’un rond de saucisse grillée sur un feu de sarments lors d’une ferrade quelque part entre les marais de Lansargues et les cailloux de la Crau. Après la saucisse on lâche le veau marqué au fer « dans le monde ». Expression judicieuse. Le biou est lâché dans le monde des villages, dans sa société, dans ses rues, sur ses « plans » et dans les ruelles de la métaphore. Lâché   dans le monde le taureau de Camargue, tamponne les corps et aussi l’imaginaire comme un tampon oblitère une carte d’identité. Les bleus qu’il laisse sont aussi d’imprimerie. Il s’imprime sur le sud rhodanien, comme les « empègues », les marques d’aubade, sur les murs d’Aubais et d’Aigues Vives. Le vent du nord a beau griffer le calcaire il n’efface pas de la mémoire des murs et des hommes leurs rencontres avec lui, le goût de ses fêtes, l’épaisseur de son intimité, sa puissance commémorative. Tiens, Julien par exemple. Il a rencontré Michelle, devenue sa femme, aux Saintes Maries de la Mer, le jour où Dédé Soler, pieds nus et torse nu a levé la cocarde de Caraque le cocardier de Laurent. On avait mangé la bourride au Sambuc. Je m’en souviens comme si c’était hier. D’ailleurs c’était hier. Quoi ? Plus de quarante ans déjà ? Le temps passe, le biou reste le même sous des centaines de noms même si le raseteur est passé de l’espadrille de corde et d’une joyeuse anarchie aux « Nikes » et au professionnalisme très encadré.  Et puis comment oublier ce raset immortalisé le lendemain dans le marbre de la prose hugolienne par Le Provençal. « Les deux adversaires se reconnurent, et un souffle d’épopée fit frémir les gradins. ». Rien de boursouflé. Tout est vrai. La connivence, l’épique, le gradin qui frissonne d’une émotion limpide et obscure à la fois, venue d’on ne sait où. N’y manquent que le bruit de la mer, juste derrière, et l’odeur de malaïgue de l’étang des Launes. Le taureau de Camargue tricote des chansons de gestes majuscules ou infimes. On se les repasse de générations à générations, en famille, dans les clubs taurins, dans les cafés, dans les parlotes sur la place comme celle de Saint-Laurent d’Aigouze où un jour, au tout début du XXe Prouvenço fameux cocardier du marquis de Baroncelli aurait soulevé une charrette emplie de spectateurs comme parabole de l’enthousiasme que ses courses soulevaient également. Pourquoi aurait ? Il a.

Céret à la recherche du toro absolu

Le peintre Vincent Bioulès expose au musée d'Art moderne de Céret des toiles anciennes et récentes. Il dit qu'il est arrivé à un âge « où il est plus facile de se retourner sur sa propre vie ». Samedi à Céret, les toros des frères Tardieu regardaient aussi derrière eux. Ils se retournaient vite. Les toros qui se retournent vite génèrent une tauromachie de jambes. Les aficionados toristas, dont Céret est un sanctuaire, goûtent la tauromachie de jambes. Les toros ne se laissent pas faire et justifient leur titre : toros de combat. Les toreros esquivent, patinent, se replacent et font plus de poussière que l'Ecclésiaste. Les figuras ne font pas de poussière, et la seule patine qu'elles connaissent est celle de l'esthétisme parfois caramélisé de leur toreo. Les figuras ne viennent pas à Céret. Les aficionados toristas de l'Adac, organisateurs de la feria, menacent tout simplement de « congeler et de mettre au court-bouillon tous les analphabètes toreristas ». A Céret, l'esthétique taurine, accusée de fonder sa posture sur l'imposture, est objet de sarcasmes et, de toute façon, les toros y sont trop poussiéreux. Samedi, le paso doble de Pascal Comelade interprété par la Cobla Mil.lenària avait la gravité allègre, à la différence des toros de Tardieu, très armés, solides, charpentés, sans gras, mais pas allègres du tout. Les organisateurs les avaient choisis pour leur physique. Ils étaient venus cinq fois dans la Crau pour affiner le lot. Tous étaient issus du même étalon et de la même utopie. Les toristas traquent le toro utopique, le toro qui supporterait trois, quatre, voire cinq piques avec de plus en plus de bravoure, se battrait comme un lion à la muleta, mourrait bouche fermée avec le stoïcisme du loup d'Alfred de Vigny, exalterait les vertus viriles du torero. Est-ce que ce toro existe ? Même si dans une carrière d'aficionados on en a croisé et admiré quelques-uns approchant de cet idéal, on en doute. Cependant, il n'est pas déshonorant de le chercher. D'ailleurs, ceux de l'Adac rétorquent : « Le boeuf est lent, mais la terre est patiente. »

A Dax, le petit théâtre de Conde


Si sa tauromachie n'a pas l'envergure suffisante pour le
transformer en grand torero polémique genre Curro Romero, on peut reconnaître au moins un art à Javier Conde. Celui de provoquer la discussion, la discorde et la soif. A Dax vendredi après la corrida, et alors que la meilleure tauromachie avait été dispensée par le prometteur César Jiménez il n'était pourtant question, sous les gypseries du Splendid, que du brun torero de Málaga qui aimerait tant passer pour ce qu'il n'est pas du tout : un torero gitan. Javier Conde n'est gitan ni de père ni de mère et il est encore moins Rafael de Paula, mais il a si envie de le paraître que sa tauromachie, qui pourrait avoir le charme de la couleur locale, disparaît sous le fatras d'une gesticulation ampoulée. Donc Javier Conde produit et du gloussement et de l'urticaire. Le gloussement de ses dévots extasiés et l'urticaire des mécréants renfrognés, hostiles à son cabotinage. Après conciliabules et pas mal de rasades équitablement réparties, je remets la mienne, tu remets la tienne, chaque camp restera campé sur la rive de son propre Adour. Comme d'habitude en corrida, la vérité était partout et nulle part, et c'est en vain qu'on cherchait à la coincer avec les bulles du champagne. Personne n'en est venu aux mains.
Avec Tronador, premier toro noble de Manolo González, Javier Conde a offert au début de sa faena un bel échantillon de son originalité, en toréant avec beaucoup de temple, au rythme du toro et en livrant des passes de la droite et surtout des passes de poitrine très dessinées. Leurs impeccables calligraphies chantaient sa propre gloire : voyez, disait la gestuelle merchandisée de Conde, si je les donne bien. La transe de l'introverti Rafael de Paula venait de plus loin et le débordait avec beaucoup moins d'exhibitionnisme et donc avec plus de force.

Morante, torero des deux Séville


Plutôt que faena, on dira la « chose ». Le vague du mot expose mieux l'extravagance erratique de ce qu'a pondu Morante de la Puebla, lundi 23 avril à Séville. On ne parle pas seulement de cette invraisemblable, ­ invraisemblable s'agissant de lui, ­ attente à genoux du toro a porta gayola, dont il s'est expliqué par la suite. Il dira qu'il avait été triste d'être obligé de faire ça pour que le public le comprenne. Mais qu'il s'était grandi.
On évoque surtout son œuvre subséquente, qu'on n'aura pas le ridicule de nommer « travail à la muleta ». Les critiques taurins ont, au bout de leur plume interloquée, cherché à cerner l'anomalie de cette « ébriété » taurine. Barquerito a parlé d'une « faena semée de prodiges », José Antonio del Moral de quelque chose de « passionnel », Rodríguez del Moral d'un « pronunciamiento », Juan Posada de « faena magique », Javier Villán d'un « génie intermittent » et Francisco Mateos s'est inquiété du « déséquilibre intérieur inquiétant » de son auteur. On sera, à propos de la chose, le plus strict possible en lui appliquant la définition que Borges donnait des livres de poésie : « une succession d'exercices magiques ». On avancera aussi le mot, par ailleurs si ridiculement galvaudé, de duende pour approcher au mieux l'impression de crépitement souterrain qui animait ce truc énigmatique, lequel semblait réverbérer une structure secrète et inconnue, inconnue et secrète sans doute pour son auteur lui-même.

Cantona

Depuis trois ans, à Arles, Nîmes, Séville, Logroño ou
Palavas, Eric Cantona photographie la corrida, qu'il a découverte en 1990 lorsqu'il jouait à Montpellier. Il l'associe désormais à un autre engouement, plus ancien, pour la photo. A Arles, pour la feria de Pâques, l'ancien footballeur a pour la première fois montré son travail taurin, dans une exposition commune avec la plasticienne Hélène Arnal, organisée par le club taurin féminin Las Livianas. Il y a des portraits, des détails de combat, des scènes intimes, des vues de foule labourées par un sentiment collectif, le passage du toro sur le visage des toreros, la beauté furtive de l'acte tauromachique. « Même quand je venais aux arènes sans appareil, j'observais la corrida comme un photographe. Je regardais les mouvements, les cadrages, le petit truc, le moment privilégié, une émotion qui passe et que maintenant j'ai décidé de fixer ». En argentique et en noir et blanc. « Je n'aime pas le numérique parce que c'est à l'image d'aujourd'hui. On multiplie, on consomme. Tu fais cent photos, tu les voies tout de suite, tu en gardes une. L'argentique, ça aiguise le sens de l'observation. Ça nécessite plusieurs étapes, tu peux en rater une, tu n'es jamais sûr de rien, tu travailles sans filet. Tu peux avoir des frustrations, tu as des incertitudes. Je revendique le pouvoir de rater un truc et je veux garder mes incertitudes. Et là, si on se trompe, c'est pour la vie. J'aime ça. »