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Le corps des Toreros mis en lumière

Les toreros  ont des corps en voie de concept, ils rabotent tout ce qui dépasse. Les  coups de corne qui martyrisent leur chair n’affaiblissent pas cette conceptualisation d’eux-mêmes. Au contraire, ils la renforcent, ils l’arment. Sous les coups des toros, ils se transforment en allégorie, en  représentation supérieure, en valeur que rien ou presque ne vient déliter. Ils se schématisent. Ils ne regardent pas si le toro les a démolis. «No pasa nada, dejadme solo.» Ça va, ça va, laissez moi seul. Ils sont imperturbables comme le lacédémonien sous la morsure du renard. En se délivrant des péons qui veulent les emporter vers la barrière, vers l’infirmerie, vers l’humanité normale, vers nous, ils échappent en fait à la condition commune. Ils affirment leur distinction, leur altérité sans  alternative, la réquisition d’eux-mêmes, l’évangile du «vous pouvez y aller, on n’est pas du même bois que vous», avec son despotisme implacable.
Comme Tomás à Madrid le 15 juin 2008, comme Perera le 3 octobre de cette même année, à Madrid encore. Perera, avec la folie gelée de son idée fixe  placardée sur son visage, impassible, de cire et avec son sang qui coule pendant que les spectatrices chics des premiers rangs, en Agatha Ruiz de la Prada, l’implorent d’aller à l’infirmerie puis cachent, d’angoisse, leurs yeux Lancôme derrière leurs mains baguées au vernis à ongle flashy. Les deux, Tomás, Perera, troués de toute part et, corps détruit et cœur indestructible, continuant à toréer, comme des abstractions archaïques, sans rien manifester, sinon cette extravagance énigmatique et sans excentricité bientôt en route vers les blocs opératoires ultra sophistiqués et les lumières bleus des ambulances.

Les Toreros, des stoïciens dans l'aréne

Castella, le 11 juillet à Pampelune. A la sortie d'une passe poitrine, Rosario, toro d'Osborne, lui donne un coup de corne dans la cuisse droite. On voit le trou. Le sang coule. Avec son visage lisse de couteau à cran d'arrêt, Castella reste en piste, se croise encore plus, torée longuement, tue Rosario. Le président lui accorde une oreille qui en valait deux. Castella vient protocolairement le saluer, donne l'oreille à ses banderilleros pour le tour de piste, part lentement à l'infirmerie sous les cris de : «Torero ! Torero !»  Les deux trajectoires du coup de corne font 30 centimètres. Il mettra quatorze jours pour se remettre.
Trois jours plus tard, c'est au tour de Ferrera. Son premier Victorino Martín l'encorne dans la cuisse droite. Il reste en piste. Son second l'encorne dans la cuisse gauche. Il reste en piste. Au final, deux oreilles et la queue. Clameurs de l'ombre et du soleil : «Torero ! Torero !»  Ferrera : «Lorsque l'alguazil m'a donné la queue, j'ai ressenti quelque chose de très intime, comme de la solitude. J'étais là, en bas, et je me suis senti très torero.»Par comparaison, les footballeurs qui se tortillent sur le gazon au moindre bobo se sentent quoi ? Lombric ? Le torero n'est pas un lombric.