Les toreros ont des corps en voie de concept, ils rabotent tout ce
qui dépasse. Les coups de corne qui
martyrisent leur chair n’affaiblissent pas cette conceptualisation d’eux-mêmes.
Au contraire, ils la renforcent, ils l’arment. Sous les coups des toros, ils se
transforment en allégorie, en
représentation supérieure, en valeur que rien ou presque ne vient déliter.
Ils se schématisent. Ils ne regardent pas si le toro les a démolis. «No pasa
nada, dejadme solo.» Ça va, ça va, laissez moi seul. Ils sont imperturbables
comme le lacédémonien sous la morsure du renard. En se délivrant des péons qui
veulent les emporter vers la barrière, vers l’infirmerie, vers l’humanité
normale, vers nous, ils échappent en fait à la condition commune. Ils affirment
leur distinction, leur altérité sans alternative, la réquisition d’eux-mêmes,
l’évangile du «vous pouvez y aller, on n’est pas du même bois que vous», avec
son despotisme implacable.
Comme Tomás à Madrid le 15 juin 2008, comme Perera
le 3 octobre de cette même année, à Madrid encore. Perera, avec la folie gelée
de son idée fixe placardée sur son
visage, impassible, de cire et avec son sang qui coule pendant que les
spectatrices chics des premiers rangs, en Agatha Ruiz de la Prada, l’implorent
d’aller à l’infirmerie puis cachent, d’angoisse, leurs yeux Lancôme derrière
leurs mains baguées au vernis à ongle flashy. Les deux, Tomás, Perera, troués
de toute part et, corps détruit et cœur indestructible, continuant à toréer,
comme des abstractions archaïques, sans rien manifester, sinon cette
extravagance énigmatique et sans excentricité bientôt en route vers les blocs
opératoires ultra sophistiqués et les lumières bleus des ambulances.

