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Le Poil et la Pendule

 

L’objet récurrent, obligé, obsédant de toutes les plazas de toros dans tous les pays ? Une horloge, un cadran horaire. Pour donner l’heure aux spectateurs ? Pas du tout. Pour enfermer le spectacle dans son exacte marche, pour le couler dans la coercition des délais. À Séville, Mexico, Madrid ou Peñaranda de Bracamonte son gros œil, là-haut, au-dessus du dernier rang, enclot la corrida dans la tyrannie de son tic-tac. 1796, gravure représentant devant un toro mort le torero José Delgado dit Pepe Hillo, un des pères fondateurs de la tauromachie : il tient son épée dans la main droite et une montre dans la main gauche. 
La corrida est la ponctualité même. C’est peut-être sa seule politesse. Tel jour, telle heure, à tel endroit, dans telle ville, tel toro, tel numéro, telle robe, tel poids, tel âge, telle origine, tel élevage, avec tel nom, dans tel ordre, tiré au sort selon telles modalités, sera combattu à tel moment par tel torero selon son ordre d’ancienneté. C’est sur un ton comminatoire que souvent les affiches précisent le début de la course.

"On torée comme on est"


12 octobre 1987 à Séville. Rafael Soto Moreno dit Rafael de Paula affronte seul 6 toros. Personne n’y croit. Personne sauf peut-être quelques gitans craquelés, huilés et habillés comme des lords ou comme la grosse « mama » gitane, noire et extasiée au bras de qui Rafael dans un costume frangé de noir est entré dans la Maestranza par la petite calle Iris annexée ce dimanche chaud par Jerez de la Frontera. Il ne se passe rien jusqu’au cinquième toro. Une corrida d’esquisses, d’hésitations, de heurts, de reculs, d’éclats brefs qui vont, d’un coup, incendier les gradins et, d’un coup les éteindre. Le public est patient. Ah, ça vient ! Non, ça retombe. Rafael de Paula a toujours été ainsi. De la faïence puis de la défaillance. En 30 ans de carrière, des ébauches, des étincelles, des mégots de sublime qui mis bout à bout éclairent une sorte de Kamchatka taurin visité de loin en loin par quelques « œuvres » inoubliables puisque l’erratique Paula  préfère dire « obra » que « faena ». Œuvre et grand œuvre cette mémorable corrida d’octobre 1974 à Madrid le jour où Antonio Bienvenida a fait ses adieux à la tauromachie dans la cape de paseo noir du légendaire Joselito. Autre miracle la corrida du 27 mai 1979 toujours à Madrid où Rafael après une faena miraculeuse finira pendu à la corne d’un toro du marquis de Domecq. Autre cime ce solo lumineux de mai 1985 qui a fait danser les gitanes sur les gradins des arènes de Jerez au bout de la calle Doctrina. Entre ? Des trous. Des gouffres. Ce dimanche 12 octobre à Séville le jour a baissé derrière les céramiques bleues et blanches du petit dôme de la Maestranza. Le doute a commencé de s’installer avec le soir. On ne verrait plus rien aujourd’hui sauf cette demi-véronique lente, lente, décomposée, tombée, abandonnée, évanouie devant le second toro. Lebrero, le cinquième toro, est sorti presque à la nuit tombée. Il a giclé sur la piste comme une goélette qui prend le vent. Et puis c’est arrivé, c’est sorti, sans raisons apparentes. L’impact émotif de la tauromachie de De Paula a quelque chose à voir avec les nerfs, avec le trajet des nerfs dans le corps, avec le double mouvement du cœur et le battement du sang : systole, diastole ; le « compas » disent les flamencos. De Paula se livre, s’abandonne. Il est comme nu devant le toro. Comment la passe s’achèvera-t-elle ? Personne ne le sait. Et lui encore moins. Peut-être dans la panique, peut-être dans le désordre, souvent dans l’incontrôlé, parfois dans une plénitude rare et en même temps comme douloureuse ; De Paula dans le crépuscule de Séville où l’automne pointait ses nuages a, entre la transe et le silence en ressac de la Maestranza, captivé et capturé Lebrero pour accoucher de quelque chose, une œuvre, oui, qui n’avait rien, rien de prévu, de convenu, d’organisé mais tout, au contraire, d’émotif, de pur, d’enfiévré et de fragile et d’imparfait . Une imperfection bouleversante et bancale et qui laissait, magiquement, à désirer.

Rafael de Paula 74:04

Madrid  jeudi 13 mai 2004, San Isidro. Avalanche  de quites sur Ilustrado de Manolo González, deuxième toro de Ferrera. Après la pique Miguel Abellán intervient avec des navarras. Ferrera réplique par des chicuelinas données à trois cent à l’heure. Rebelote d’Abellán par des chicuelinas à genoux. Cafouillage. Retour de ferrera toujours avec des chicuelinas athlétiques genre lancer du marteau. Question : est ce que la chicuelina est une discipline olympique ? Le jeune Revuelta qui vient de prendre l’alternative se mêle à l’histoire avec une intervention foireuse par veronicas. Abellán et Ferrera se donnent l’accolade. Pas de quoi tirer des feux d’artifice. Cette bataille de quites les uns plus médiocres et torchonnées que les autres rentrera simplement dans l’histoire de la surconsommation taurine en soulignant qu’ici,  dans la corrida, faire  beaucoup de passes n’est pas forcement toréer et qu’à contrario  le peu est l’ami du bien.
Exemple le trentième anniversaire de trente secondes de tauromachie  archangélique que l’histoire taurine se repasse en boucle. Les trois veronicas et de la demie veronica données ici même le 28 mai 1974 pour San Isidro à un toro de Julio Roblès  par Rafael de Paula pour sa confirmation d’alternative. Le souvenir indélébile des témoins a retenu que la chose s’est passée sous le tendido 7 et que le torero était vêtu de gris plomb et or. Premier effet du quite : il a fait taire la vocifération pathologique du 7. Deuxième effet : il a, affirment Pierre Arnouil et Ignacio de Cossío dans  « Les grandes faenas du XXème siècle » «catapulté Paula au firmament des grands toreros» et aussi dans le panthéon sans préjugés des toreros de Madrid où il côtoie les toreros les plus opposées à ses manières et à son être : Ruiz Miguel, Andres Vasquez par exemple. Commentaire du critique Joaquín Vidal : « La tauromachie à la veronica comme l’a interprété  Rafael de Paula à cette occasion s’était vu en de très rares occasions ;  Le goût, l’inspiration, la plénitude avec quoi il a interprété dans le quite la tauromachie à la veronica et la demie veronica avec des connotations belmontiennes et achevée derrière la hanche ont provoqué un authentique tumulte. Les aficionados se cassaient les mains à applaudir ou s’arrachaient les cheveux. »

Les gardiens du «temple»

Belmonte serait le père de cette façon d'être face au toro. Le temple, pierre philosophale de la tauromachie, a été révélé il y a quatre-vingt-dix ans. Pour Santi Ortiz, journaliste à 6 Toros 6, il est né le 25 août 1912 à Séville, dans la Maestranza, lorsque Belmonte, le torero de la stupéfaction, a toréé comme on n'avait jamais vu toréer le novillo Guitarrito, du marquis de Tovar. La novillada était organisée par la confrérie religieuse de la O et il n'est pas innocent que l'épiphanie du temple se soit manifestée sous le double signe de la religion et de la musique accroché au nom d'un toro. La notion sibylline de temple justifierait un gros essai phénoménologique tant le mot et la chose qu'il désigne, dans la tauromachie et hors d'elle, s'applique à toute sorte de domaines. Historiquement, le mot n'existe pas dans les dictionnaires tauromachiques avant Belmonte, même si le père de Marcial Lalanda prétendait avoir vu le torero de Cordoue Guerra templer des toros à la fin du XIXe siècle.

La mort de Gitanillo de Triana

Il y a 70 ans, le 7 mai 1931, Francisco Vega de Los Reyes,
«Gitanillo de Triana», torée à Madrid en mano a mano, avec son ami d'enfance, l'autre torero gitan, Cagancho. Cagancho reçoit un coup de corne. Gitanillo, également surnommé «Curro Puya», du nom d'un légendaire caïd gitan du quartier sévillan de Triana, va le visiter quelques jours plus tard à la clinique du docteur Crespo. A sa sortie, il rencontre le journaliste Ramos de Castro, accompagné d'une consœur argentine, Florencia Marques. Florencia est aussi chiromancienne. Elle interview Gitanillo, lui prédit l'amour, la gloire, l'argent. L'article et ses heureuses prédictions ne sera jamais publié. Après le départ du torero, Florencia le dit à Ramos: «Je n'ai pas eu le courage de le lui dire, mais ce muchacho, un toro va le tuer.» Le 30 mai, Gitanillo, qui a 28 ans, torée avec succès à Cáceres. L'organisateur veut le répéter pour sa corrida du lendemain. Mais un envoyé des arènes de Madrid lui propose aussi une corrida pour le 31 en remplacement d'un torero blessé. Gitanillo est en conflit avec les gérants de Madrid. Ils lui avaient promis d'engager en mai son ami Angelillo de Triana. Ils n'ont pas tenu leur promesse. Gitanillo, fâché contre eux, décide par orgueil d'aller à Madrid et d'y triompher.

Fernando Villalón, poète et ganadero

Il y a soixante-dix ans, le 8 mars 1930, mourait à Madrid, à 49 ans, des suites d'une opération des reins, Fernando Villalón-Daioz y Halcón, comte de Miraflores de Los Angeles, éleveur de toros bravos, poète, théosophe, spirite, hypnotiseur et inventeur d'un ersatz de charbon qui explosait à la figure. Un homme mythifié de son vivant, un «cheval flamboyant par les futaies perdues», selon son ami, le poète Rafael Alberti. Flamboyant et emballé Villalón, fils de riches propriétaires terriens andalous, naît riche à Séville en 1881 et meurt ruiné dans le Madrid convulsé de la préguerre civile où Alberti le croise par hasard dans une rue du quartier de Salamanque comme il le rapporte dans la Futaie perdue. Villalón est seul, fauché, malade, triste, silencieux. Alberti l'interroge sur la situation agitée de l'Espagne et de la seconde République, menacée par les forces de droite. Villalón, depuis longtemps en rupture de classe, lui répond : «Ne nous faisons pas d'illusion. Tant que tu ne verras pas la Guardia Civil crier dans les rues "Vive la République" rien ne changera.»