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Lupe Sino, l’ange du maudit

Elle est, officiellement, la maudite de l’histoire de Manolete. La réprouvée certifiée conforme : Lupe Sino. Carmen Esteban a consacré à son histoire d’amour avec Manolete un ouvrage tonique, peut-être pour répondre à la question que lui a posée un jour José Tomás, grand admirateur de Manolete : «Qu’est ce que tu sais d’elle, quel genre de femme c’était ?»
Antonia Bronchalo Lopesino, dite Lupe Sino, Lupe comme
la Vierge de Guadalupe, Sino qui signifie destin. Elle aurait dû devenir bonniche. Père ouvrier agricole à Sayatón, près de Guadalajara, 9 enfants, et elle, un sino de bonne à tout faire qui laisse l’école à 14 ans. Mais c’est une magnifique brune aux verts qui se retrouve à Madrid à 19 ans lorsqu’éclate la guerre civile. Actrice. Elle épouse civilement un gradé de l’armée républicaine. Il s’appelle Antonio Rodríguez. Rodríguez comme tous les hommes importants de sa vie. Y compris ceux qui meurent sous les coups d’un toro, comme Manuel Rodríguez, «Manolete», tué il y a tout juste soixante ans, à Linares, par Islero.

José Tomás, Barcelone, Séville, Madrid


Barcelone. Dimanche 22 Avril.
Andréas et Hector ont fait le voyage de Florianopolis au Brésil pour soir José Tomás toréer dimanche à Barcelone. Voir toréer José Tomás dans la Monumentale de Barcelone est l'un des morceaux de bravoure de l'année. En trois saisons et onze corridas, il y est sorti sept fois en triomphe. Andréas et Hector
font partis de la peña José Tomás qui s'est créée cet hiver dans la capitale catalane. Les dirigeants de la peña disent que la religion barcelonaise pour José Tomás est une réminiscence de celle pour Manolete dans les années 40. Barcelone expliquait le critique taurin et psychiatre Mariano de la Cruz aime les «toreros du corps». Du corps solennel, comme Manolete ou Tomás, ou du corps contorsionné, comme Chamaco au début des années 60. 
Dimanche à Barcelone, le prestige de l'affiche, avec Tomás mais aussi Finito de Córdoba et El Juli, a presque rempli les 19 000 places des arènes. Et José Tomás  a bien failli, une fois de plus, comme Finito et El Juli,  sortir «en gloire» sur le paseo de Gracia. Mais Tomás, contrairement à El Juli et à Finito trimballés a hombros, a snobé les déménageurs d'idoles. Il est sorti à pied. Pour se désolidariser des deux autres? Par insatisfaction professionnelle? On ne sait pas. Ce qu'on sait, c'est que José Tomás se prend pour José Tomás.
Par placement dans les cornes du toro, le plus souvent au centre de la piste, par la majesté rigoureuse de son style, par son héroïsme froid, la tauromachie de Tomás vise ouvertement au grandiose. Dimanche devant Funcionario, le stupéfiant Tomás a approché le grandiose dans un exercice de style médité et prémédité. Son quite par gaoneras, son début de faena au centre où, sans bouger d'un millimètre, il a de trente mètres attendu la charge de Funcionario, ses naturelles impassibles et données les mains très basses, ses suffocantes manoletinas finales ont frisé cette idée du sublime que ce magnifique torero traque avec son visage cireux. Sans, dimanche, l'atteindre vraiment. Selon Kant, le sublime est une émotion qui transfigure l'effroi, et Funcionario manquait trop de force, de caste, d'envergure physique et d'irrationnel pour provoquer le sacré, l'effroi et renvoyer cette faena émouvante vers la transcendance. Elle est retombée du coté de la virtuosité, ce qui n'est pas rien, ce qui n'est pas tout.

Francisco Cano "Canito", l’œil de la corrida

Dans une plaza de toros, il est aussi inévitable que la grosse pendule. Sauf que lui est petit et qu'avec lui le temps paraît s'être arrêté. Depuis quand voit-on Francisco Cano, dit « Canito », photographier la corrida sous sa casquette blanche ? Depuis toujours et même avant. Il était là avant nous. Il a photographié la mort de Manolete à Linares il y a cinquante-neuf ans presque
jour pour jour, on l'a vu pleurer derrière son abri à Séville le 1er mai 1992 lorsque le toro Cubatisto a mortellement séché le banderillero Manolo Montoliú, on est persuadé qu'il nous survivra.
A 94 ans, Cano court toujours les ferias, voit autour de 115 corridas par saison en Espagne, en France et en Amérique du Sud, claque quatre ou cinq pellicules par course, a sorti de ses bains de révélateur autour de 1 million de photos taurines publiées dans Dígame, ABC, El Ruedo, Aplausos  ou Toros,  la revue nîmoise. Au-dessus de sa signature manuscrite au stylographe, des centaines de toreros, des milliers de toros, de passes, et les célébrités plus ou moins notoires du premier rang des barrières : de Ava Gardner à Señor Machin et Madame, gendre et fille d'un dentiste aficionado de Pampelune.

Luis Miguel et Pablo


Dans les années cinquante, soixante et au-delà
, la rumeur du grand monde relayée par quelques magazines de haut tirage donnait régulièrement des nouvelles d’une sorte de héron dédaigneux couvert de femmes et de taureaux morts : Luis Miguel Dominguín cadastrait le clos de la renommée avec ses jambes de compas. On le voyait à l’entrée de l’hôtel Claridge à Londres avec Ava Gardner, il se fâchait avec Hemingway au bord d’une piscine à La Havane, paradait à Hollywood avec Rita Hayworth, fêtait à Vallauris avec un Picasso en short les quatre-vingts ans du peintre également parrain de sa fille Paola, jouait à faire du cinéma avec Jean Cocteau dans «Le testament d’Orphée» et les grottes des Baux. Rafael Alberti lui écrivait des poèmes. Luis Buñuel tentait de le convaincre de la mystique érotique de la corrida. Il chassait avec Franco qui lui demandait des nouvelles de Domingo, son frère communiste, faisait de Luchino Visconti le parrain de son fils le chanteur Miguel Bosé, divorçait à grand bruit de l’actrice italienne Lucia Bosé. Rien à redire. Le petit-fils de Pilar qui, à Quismondo, vivait très pauvrement du ramassage des pois-chiches et de quelques larcins agricoles en portant le deuil de dix enfants morts était, tout naturellement, un héros de ce clan
  où l’on roulait en Hispano-Suiza et où l’on fouinait chez les antiquaires de Leningrad. Très tôt l’élégante silhouette du torero Luis Miguel Dominguín est apparue là où les demi-dieux de ce demi-siècle s’aimaient, se déchiraient, tiraient la perdrix, soufflaient des bougies d’anniversaire, mouraient.