L’objet récurrent, obligé, obsédant de toutes les plazas de toros dans tous les pays ? Une horloge, un cadran horaire. Pour donner l’heure aux spectateurs ? Pas du tout. Pour enfermer le spectacle dans son exacte marche, pour le couler dans la coercition des délais. À Séville, Mexico, Madrid ou Peñaranda de Bracamonte son gros œil, là-haut, au-dessus du dernier rang, enclot la corrida dans la tyrannie de son tic-tac. 1796, gravure représentant devant un toro mort le torero José Delgado dit Pepe Hillo, un des pères fondateurs de la tauromachie : il tient son épée dans la main droite et une montre dans la main gauche.
La corrida est la ponctualité même. C’est peut-être sa seule politesse. Tel jour, telle heure, à tel endroit, dans telle ville, tel toro, tel numéro, telle robe, tel poids, tel âge, telle origine, tel élevage, avec tel nom, dans tel ordre, tiré au sort selon telles modalités, sera combattu à tel moment par tel torero selon son ordre d’ancienneté. C’est sur un ton comminatoire que souvent les affiches précisent le début de la course.
La corrida commencera a las cinco, ou a las cinco y media ou à las seis de la tarde et en punto. À cinq heures, cinq heures et demi, six heures, précises de l’après-midi. Le rite avance inexorablement ainsi au rythme du pointu : les aiguilles d’une horloge despotique. Il avance avec des montres, avec des mouchoirs de couleurs manœuvrés par le président de la course pour en donner les étapes, avec les sonneries de clairon pour les annoncer ou pour dire au torero qu’il n’a plus maintenant qu’une minute pour abattre son toro. Le spectacle est régenté, ratissé par la centaine d’articles du règlement taurin que le président, là-haut dans sa loge, tient sous sa main et que les alguazils, ses représentants, en bas, sont chargés de faire respecter. Le président, souvent un commissaire de police, est responsable de l’ordre public c’est-à-dire du strict et autorisé déroulé auquel la corrida est soumise. À l’intérieur de cette ordonnance sans échappatoires ni compromis possible on lâche la bestialité chaotique d’un toro de combat, on observe ce que lui et un jeune homme vêtu de fils d’or manigancent ou pas ensemble.
Et parfois « ça » prend forme. « Ça, » l’accord ou son illusion, l’entente ou son mirage entre un homme et un animal sauvage et que faute de mieux, par pauvreté lexicale ou parce que c’est insondable, on dira magique. C’est le fameux ahi queda eso, le « voilà, c’est ça, c’est exactement ça » que la tauromachie laisse entrevoir, qu’elle secrète ou pas et qui peut mettre les larmes aux yeux d’aficionados rongés par soixante ans de frustration, de scepticisme, de doutes et, soudain, à nouveau, fertilisés, illuminés. On tient à l’obscure et énigmatique et rêche profondeur du démonstratif « ça ». « Ça » arrive. Parfois. Pour avoir poursuivi et pour continuer à poursuivre ce « parfois » pendant des années l’aficionado en connaît la rareté et, partant, le prix. Qu’il assume volontiers. D’où « ça » sort ? De quels déchirements ? De quels hasards ? De quelle rencontre entre le fortuit et l’inévitable ? On laissera en toute connaissance de cause le point d’interrogation et la boule de gomme du mystère jouer son rôle.
La connaissance technique de l’art de toréer n’explique évidemment pas tout dans cette zone sombre et lumineuse à la fois où l’irrationnel rode. C’est en fin d’après-midi, à partir du cinquième toro, lorsqu’enfin la chaleur tombe, lorsque la nostalgie d’on ne sait trop quoi oxyde doucement les plazas de toros et que l’ombre finit par grignoter presque totalement la lumière que le laconique et saturnien Juan Belmonte réalisait, dit-on, ses œuvres les plus bouleversantes. Comme à Madrid, le 21 juin 1917 devant le toro Barbero, le dernier toro et appartenant à l’élevage de la veuve de Concha y Sierra.
On remarquera aussi que c’est en fin d’après-midi, le 8 avril 1962, un dimanche, vers huit heures du soir que, en habit andalou, les bottes aux pieds et les éperons aux bottes, le vieux Belmonte s’est tiré une balle dans la tête au milieu des terres monotones d’Utrera près de Jerez de la Frontera. De sa faena extravagante du 21 juin à Madrid il disait, peu après, ne se souvenir de quasiment rien. Ni de ce qu’il avait fait, ni du temps qu’elle avait duré, ni de son travail avec le toro ni de son savoir-faire pour que, comme disent les toreros, Barbero se deja, se laisse maintenait toréer et lui permette d’être profondément radicalement lui puisqu’il a affirmé qu’on toréait « comme on est ».
Il se souvenait seulement de l’obsession qui le tenaillait en début de corrida. Un trou minuscule dans son bas de torero. Un trou qu’il avait dû se faire en sortant de la voiture qui l’amenait aux arènes. Un poil de son mollet dépassait à peine de ce trou et lui provoquait un immense sentiment d’angoisse. Il pensait que ce poil était énorme, que toute l’arène le voyait et ne voyait que ça, que son intimité était à nu et qu’il allait vers un échec cuisant. En espagnol le mot fracaso pour échec est encore plus retentissant. Puis il s’est jeté à la mer avec le bien nommé Barbero.
Et à la fin, porté en triomphe par ses admirateurs devenus comme fous, il s’était comme réveillé en voyant dans les gradins un homme coiffé d’un grand chapeau noir, portant au cou un mouchoir blanc et qui se tenait frénétiquement la tête à deux mains avec, se souvenait Belmonte, « cette apparence de désespoir absolu que donne une émotion intense et incontrôlable ».
Jacques Durand
"Entre contrainte et consentement" Revue Eres en 2017




