Unamuno

Le philosophe Miguel de Unamuno n’aimait pas la corrida. Cependant, les anti-taurins auraient bien tort de crier victoire et de s’appuyer sur ses « Ecrits sur les taureaux » publiés par Les Fondeurs de Brique*. D’abord parce que Unamuno n’argumente pas son aversion sur la défense des animaux. Ensuite parce que s’il est hostile à la corrida, ce qui reste à établir, il l’est à sa façon : anticonformiste, contradictoire, provocatrice. Pour exemple, ce texte paru en 1896 dans La Epoca, où il reprend vertement une certaine Mary F Lowell « surintendante du service de miséricorde de la Société féminine de Templanza, établie à Bryn Mawr (Pennsylvanie) ». Cette Mary Lowell avait publié dans l’Echo de Delaware, un violent réquisitoire contre « la barbarie et la répugnante distraction » que constituent les combats de taureaux. Unamuno, avec son ironie froide, la renvoie à sa « stupidité » et à ses « divagations ». Unamuno, auteur du « Sentiment tragique de la vie », et aussi d’un « Traité de cocotologie », un essai sur les cocottes en papier, abhorrait la corrida, et n’en a jamais vu une, mais écrit en même temps dans la revue Noche :« Si j’étais autocrate, je rendrais ensuite les corridas de taureaux, à l’instar du cirque chez les romains, gratuit pour la plèbe. Tout citoyen qui ne fût pas riche recevrait en allant voter une carte lui permettant d’obtenir un droit d’entrée aux arènes pour la corrida de service. Et il faudrait qu’il y en ait très souvent. »

Qu’est ce qui électrise la pensée d'Unamuno ? Le paradoxe. Lorsqu’il tenait salon sur la banquette du café Novelty, plaza Mayor à Madrid, son grand plaisir était d’avoir un picador à ses côtés : « Messieurs, nous avons la chance d’avoir un picador avec nous. » C’était souvent le fameux Antonio Ramirez dit « Memento ». Une cornade l’avait rendu boiteux, il voulait devenir écrivain et avait été policier puis représentant de vin avant d’être élu maire de Salteras, actuelle patrie d’El Cid. Recteur de l’université de Salamanque, Unamuno partait dessiner les toros de combat chez l’éleveur Pérez Tabernero. Il prétendait qu’un taureau sous un chêne constituait le paysage espagnol par essence, et que le taureau « était la noblesse, la bravoure franche ». 
Il sera toute sa vie ami de l’encyclopédiste taurin Cossio, et il admirait les toreros, ses compatriotes en particulier, les toreros basques, comme le fameux Cocherito de Bilbao : « Mon illustre compatriote Cocherito, gloire immarcescible de la ville invaincue de Bilbao, qui a bercé ses rêves de gloire et les miens, vient d’être récompensé à Séville, rien de moins. Rien de moins qu’à Séville, vous dis-je ! ». Anti taurin, Unamuno ? Plutôt unamunesquement insaisissable : « à ce jour donc, et jusqu'à ce que je change d’opinion à ce sujet, ce qui ne saurait tarder, je vote pour la continuation des corridas de taureaux. » Alors qu’est-ce qu’il réprouvait dans la corrida, derrière quoi il voyait le culte millénaire du taureau, et dans quoi il ne percevait aucune barbarie ? : « Je ne trouve pas ce spectacle barbare, et ce n’est pas par sa barbarie qu’il pervertit et corrompt l’Espagne. » Du jeu taurin, il dira dans d’autres textes qu’il était « le plus orthodoxe des beaux-arts et le meilleur pour préparer l’âme à la contemplation des vérités d’outre-tombe. » 
Alors ? Alors ce qu’il pourfend, c’est la passion
que la corrida soulève à son époque en Espagne. Il déteste que l’Espagne ne parle à peu près que de ça, que l’ouvrier se désintéresse de ses propres problèmes, que les arènes de Madrid soient pleines le jour où l’Espagne perd Santiago de Cuba dans sa guerre avec les Etats Unis, que les toreros soient plus fameux que les hommes de sciences ou les poètes, qu’ils puissent faire fortune rapidement « sans travailler », que les ducs et les aristocrates leur lèchent les zapatillas. Il écrit que cette passion « entraîne la niaiserie et la puérilité ». 
Il enrage que dans une ville universitaire comme Salamanque, « l’Art de
toréer » de Bombita se vende quatre fois plus que les romans de Pérez Galdos. Il s’indigne que l’on trouve les revues taurines dans les bordels, et que les toreros meurent encore de gangrène, ce qu’il juge scandaleux : « s’il y avait un gouvernement dans ce pauvre pays, on aurait déjà imposé de fumiger avec soin les arènes. » Mais ses détestations se brisent sur son persiflage. « Il est une chose que je déteste encore plus que les conversations de tauromachie, c’est le bruit des dominos sur le marbre de la table d’un café ; mais faut-il pour autant interdire que les honorables citoyens se consacrent aux dominos ? S’il ne tenait qu’à moi, je l’interdirais, comme j’interdirais de publier des journaux taurins, d’écrire des revues de taureaux et d’en parler ; mais heureusement pour tous ceux qui ne trouvent pas d’autres moyens d’exercer leur activité spirituelle, ou quelle qu’elle soit, je n’exerce aucune dictature culturelle. Heureusement pour eux et peut-être encore plus pour moi. » Et puis « si on leur retire les corridas de taureaux de quoi parleront-t-ils ? » Miguel de Unamuno fut le penseur de la Génération dite de 98 (1898), officiellement hostile à la course de taureaux parce que panem et circenses, parce qu’elle induisait l’abaissement « du peuple moribond espagnol », qu’elle encourageait le fanatisme et l’incivilité.
Cela 
dit, beaucoup d’écrivains classés sous cette appellation ont eu avec la corrida des rapports plus qu’ambigus. Antonio Machado se faisait raconter les corridas par son frère Manuel. Pérez de Ayala affirmait que, dictateur, il les
supprimerait, mais que comme il ne l’était pas, il continuerait à y assister parce que « individuellement, elles ne sont pas nocives ». Azorin d’abord, furieux contempteur de ce « stupide spectacle », finira à 66 ans, dans les années 60, par faire l’éloge du torero Pedres et de son art « inattendu et élégant ». Mais en 98, Belmonte n’avait pas transformé l’art tauromachique en art moderne, et les chevaux des picadors, non protégés, répandaient encore leurs tripes sur le sable. Unamuno ne voulait pas abattre la corrida pour rendre l’Espagne présentable et européenne. Il défendait vigoureusement l’inverse : il voulait « hispaniser l’Europe », et a proclamé qu’il préférait être un africain de l’Antiquité comme Saint Augustin, plutôt qu’un « européen moderne ». Ses « Ecrits sur les taureaux » courent de 1896 à 1936, et sa pensée enjouée, jamais systématique, ne prend pas un gramme de graisse. Elle est une pensée qui se pense, non sans coquetteries. Son ironie garantit son alacrité. Pas d’embonpoint chez Unamuno. A Alicante un jour, juste avant la guerre civile, on l’accueille pour un meeting républicain aux cris de « liberté, égalité, fraternité ». Lui répond : « c’est ça, et aussi Melchior, Gaspard et Balthazar ! »
Petit détail réjouissant : l’ouvrage est publié dans la collection « sacrilèges ».

Jacques Durand

"Écrits sur les  taureaux" de Miguel de Unamuno publié par les Les Fondeurs de Briques. 

"Cocotte en papier" Tableau *Dominique Mille (2023)