Niño de la Palma


 Cayetano Rivera Ordoñez le frère de Francisco a le sens de l’à propos. Conseillé par son parent le matador Curro Vasquez il vient cet automne d’annoncer qu’il se mettait à la corrida l’année même où l’on célèbre le centenaire de la naissance du fondateur de la dynastie des Ordoñez toreros, celle de son arrière-grand-père maternel Cayetano Ordoñez dit « Niño de la Palma ». Niño de la Palma, parce qu’il est né à Ronda à l’ombre avare du palmier de la plaza Alarcon où son père Juan ancien carabinier tenait la cordonnerie éponyme. Cayetano enfant toponymique de la palme monocotylédone l’est aussi de la palme littéraire. On sait que c’est lui qui inspire Pedro Romero le torero du roman d’Hemingway « Fiesta ». Il est en outre le champion des hommages poétiques de José del Rio Sainz à Rafael Alberti. Il s’en étonnait : « Je ne sais pas pourquoi on m’a écrit tant de vers. » José del Rio Sainz : « Hélas, jeunes filles de Ronda, le jeune torero/ s’est perdu dans le monde comme un fleuve dans la mer. »    Rafael Alberti lui va le voir quelques jours avant son alternative du 11 juin 1925 à Séville et lui présente le poème qu’il lui a consacré : « Quel chic ! / Attrape-moi petit toro sauvage ! » Alberti : « Comme vous voyez il s’agit de vers légers, enjoués où le torero se moque du toro. » Sentence de Cayetano : « Donc, ce sont quelques chuflillas, quelques plaisanteries ». Alberti reprendra le mot pour son titre : Chuflillas del Niño de la Palma. » Si à l’époque Cayetano reçoit tant de si poétiques pommades c’est qu’on le voit comme un « Josélito ressuscité. »
Niño de la palma a fait ses gammes du côté de la Línea où, la cordonnerie de Ronda en faillite, son père marié à Ana Aguilera est patron du café «Cinco minutos». Le couple aura 9 enfants.  Antonio l’ainé se fera tuer par une vache. Un autre Rafael sera novillero. Un troisième Alfonso, banderillero serait mort en 1956 des séquelles de coups de corne. Cayetano qui est un excellent danseur de flamenco travaille comme boulanger, apprenti cuisinier et sert au bar familial. L’histoire rapporte que Belmonte vient un jour y boire un coup et l’interpelle : « A qui tu penses, petit ? » Cayetano : «Je pense qu’un jour vous me donnerez l’alternative.» A 17 ans il se lance comme espontaneo dans les arènes de Ceuta et reçoit sa première blessure : un coup de crosse de la maréchaussée.
Il endosse son premier habit de lumières à la Línea dans la partie sérieuse d’une charlotade, avec un nain comme banderillero et qui fait rigoler le public. Lui, mortifié. Le 14 aout 1921 il est engagé à Ceuta comme doublure de 3 toreros.  Ils sont incapables d’affronter les toros. Il les remplace, torée les six toros, coupe des oreilles sort en triomphe. L’année suivante il torée à Algésiras avec l’irlandais Trimbi. Trimbi se cague dessus.
Cayetano se tape 4 novillos sort en triomphe. Ensuite il va se faire un nom en Andalousie. En 1923 le Diario de Cadiz écrit que ce Niño de la Palma est le meilleur torero que l’on a vu de la saison. Le 5 octobre 1924 sa présentation à Séville crée l’événement. Il coupe 2 oreilles et une queue. Ses admirateurs emportent ce « Niño de oro » sur leurs épaules dans les rues de Séville. Chronique dans La Union : « On ne parle plus que des débuts du Niño de la Palma dans les réunions taurines et anti taurines, au café, dans la rue. Il a mis le public dans sa poche dès le paseo. » Le 1 Mars 1924 un toro l’encorne à Barcelone. Mal remis il réapparait 21 jours plus tard à Valencia et sa cicatrice s’ouvre pendant son combat. Le 28 mai Madrid bourdonne : Cayetano Ordoñez y torée pour la première fois. Ce jour-là, dans ABC, le prestigieux critique taurin Corrochano présente à ses lecteurs cet « Enfant qui fait le bruit d’un homme » selon une formule passée depuis à l’immortalité journalistique : « il est de Ronda et il s’appelle Cayetano ». La corrida est un échec. A cause des toros. Mais dans son compte rendu du 29 Corrochano est aussi enthousiaste : « il (Cayetano) manifeste une grande sureté pour tout ce qu’il fait. Il connaît le toreo, il connaît le toro, il connaît le public…Ce torero sera ce que les circonstances et nous voudront qu’il soit. » Soit Celui qui peut faire oublier Josélito. Comme rêvé au bar du « cinco minutos » il prend l’alternative en 1925 des mains de Belmonte. Il n’a que 20 ans ; il n’a toréé que 22 novilladas. Il coupe une oreille et Belmonte est explosif : 2 oreilles, queue et pétition de pattes. 

En juillet à Pampelune il rencontre Hemingway qu’il séduit et sa femme Hadley qui s’amourache de lui. C’est à Hadley qu’il brindera un toro à Madrid le 16 juillet pour la confirmation de son alternative où le public transporté par son art lui criait d’allonger sa faena. Cayetano est au sommet. Pour Cossio émerveillé par sa fraicheur, sa spontanéité, et son naturel du meilleur gout « L’enthousiasme fut tel qu’on ne parla pas seulement d’un nouveau grand torero mais, plus ambitieusement, d’une nouvelle époque dans la corrida ». Erreur. Cayetano a donné le meilleur. A partir de là sa carrière s’ensable. Sa tauromachie s’étiole. Il se laisse aller. Il perd son courage. Son ombre lui marche dessus. Ses thuriféraires, Hemingway, Corrochano le rejetteront aussi méchamment qu’il l’avait aimé. Hemingway écrira dans Mort dans l’après-midi qu’il était devenu l’image de la lâcheté. Corrochano dans une chronique venimeuse lui balancera qu’il n’est pas digne d’habiter la maison du légendaire torero dixhuitiémiste Pedro Romero que Niño de la Palma s’est acheté à Ronda. 
En juillet 28, Cayetano mariée avec Consuelo Araujo, artiste gitane de flamenco et actrice dans quelques films muets annonce en pleine saison et à la stupéfaction des aficionados qu’il arrête. Consuelo le lui a demandé. Il lui a donné une paire de ciseaux. Elle lui a coupé la coleta, la mèche postiche de cheveux qui marque son état de torero. Il se retire à Ronda où l’on dit qu’il a vingt maisons, une grande propriété, des chevaux de luxe. Il fait la noce avec ses amis chanteurs flamencos comme el Niño Gloria, Tomas Torres, Anyica Amaya amie de Lorca. Il mène une vie de famille. Fait des enfants. Aura 5 fils tous toreros dont Antonio et Juan qui se suicidera pour une histoire d’amour avec la chanteuse Paquita Ricoh. Il revient à la corrida en 1930. Il est désormais un torero ordinaire. Il reçoit des coups de corne, connaît des succès épisodiques comme le 5 mai 1935 à Carabanchel avec des toros de Pablo Romero et des échecs terribles comme à Pampelune où le 12 juillet 1931 les aficionados furieux envahiront la piste et le pourchasseront jusque dans son hôtel.  
Pendant la guerre civile il vit un moment à Marseille avec sa famille. Puis revient en Espagne, se fait banderillero pour Pepe Luis Vasquez. Il meurt à Madrid en octobre 61. Il était devenu un homme banal, chauve, au regard éteint sur les photos où il pose aux cotés de l’astre de la tauromachie : Son fils Antonio. Ses contemporains l’ont décrit comme un torero trop indécis, bouffé par une sorte de saudade. Il fut un beautiful loser, une magnifique illusion, une sorte d’Hamlet torero des années folles écrasé par son propre art et par le rôle qu’on voulut lui faire jouer. Être un autre Josélito. Il rêvait de rédiger le livre de sa vie. Il n’en n’écrira que le titre. On a envie d’ajouter : évidemment. Il porte jusque dans la fêlure de son gérondif le mélancolique inachèvement de sa vie « Mis 27 años queriendo ser torero. »

Jacques Durand