Manolo Montoliú était un pléonasme. C'était un grand banderillero et il était de Valencia. Valencia, où vient de s'achever une des plus vieilles ferias d'Espagne (plus de 140 ans), celle de San Jaime, a beaucoup apporté à la corrida. Elle est la patrie de la tauromachie comique et de Tancredo Lopez, le maçon qui faisait l'homme-statue devant les toros. Elle a vu apparaître en 1942, pour les adieux de Lalanda, le premier cas connu d'épointage frauduleux des cornes. Elle est surtout la source toujours vivace des grands péons banderilleros, de Felipe Arago Lozano (Minuto), qui toréait à la fin du XIXe siècle, à Antonio Puchol, Jocho II, Luis Blazquez, Luciano Nuñez ou José Luis Villaverde, fameux subalternes contemporains, en passant par Blanquet, Alpargaterito, Alfredo David, Eliseo Capilla, Graneret, Morenito de Valencia, Salerito, El Dartas, Paco Honrubia, etc.
Le gaucher Enrique Belenguer, dit «Blanquet», né en 1881,
est le plus connu. C'était un péon très efficace à la cape et qui banderillait
les toros sur les deux cornes. On louait son élégance physique et morale. Le
jour où, à Valencia, il gagnera un concours de banderilleros, il partagera les
1000 pesetas de prix entre les concurrents. Blanquet avait une prescience
olfactive. Il sentait la mort venir sous la forme d'une forte odeur de cire. Il
la sentira en 1920 à Talavera, lorsque Joselito se fera tuer par Bailador,
qu'il avait lui-même banderillé ; il la sentira à nouveau deux ans plus tard à
Madrid, lorsque Granero succombera sous la corne de Pocapena. Ce jour-là,
Pocapena avait été banderillé par Enrique Salinero «Alpargaterito», un ancien
fabricant d'alpargatas («espadrilles»), du fameux quartier taurin valencien
d'El Pilar. Au cours d'une carrière longue de plus de quarante ans,
Alpargaterito, connu pour sa sûreté, ne recevra que deux coups de corne. A sa
retraite, en 1957, il se fera cultivateur. Il n'était pas valencien pour rien.
Alfredo David le dépasse en longévité. Il prend sa
retraite en 1965 après avoir, pendant plus de cinquante ans, banderillé plus de
4 000 toros, aux ordres des plus grands : Belmonte, Domingo Ortega, Lalanda,
Dominguín, Diego Puerta, Manolete... Ses contemporains évoquent un
«extraordinaire banderillero», fameux aussi pour son temple et la précision de
ses coups de cape, qui savaient dominer les toros sans les épuiser. C'est lui
que, dans son agonie du 28 août 1947 à Linares, Manolete, qu'il ne servait plus
puisque passé chez Dominguín, appellera avant de mourir : «David, David...» Alfredo David fut l'un des derniers à prendre,
en novembre 1918, des mains de Cantinplas, péon de Joselito, l'alternative des
subalternes.
Paco Honrubia, lui, est par excellence le péon
banderillero valencien. Il avait été un modeste matador avant, comme beaucoup,
de changer l'or des habits des maestros pour l'argent de celui de leurs
subordonnés. Il n'appartenait pas à une équipe fixe mais faisait exception pour
son compatriote Ricardo de Fabra, qui réunissait autour de lui une cuadrilla
100 % locale, baptisée «la cuadrilla de l'art». Honrubia y partageait les
banderilles avec Eliseo Capilla, le plus brillant représentant de la dynastie
valenciana des Capilla banderilleros. Mais, en règle générale, Honrubia, par
bohème, travaillait en free lance. Sauf qu'il détestait le mot travail appliqué
à la tauromachie. Il disait : «Jamais je
ne me suis senti un travailleur. Je ne suis pas capable d'être inspiré tous les
après-midi par obligation.» Pour lui, poser des banderilles était «comme un
ballet». En 1978, à Valencia, après avoir banderillé en solitaire trois toros,
il était sorti en triomphe avec les matadors Dámaso Gonzalez et Niño de la
Capea. La danseuse de flamenco Carmen Amaya l'invitait dans sa loge avant
d'entrer en scène. Elle lui demandait de simuler une pose de banderilles. Ça
l'inspirait. Le style de Montoliú est issu du sien. Après une grave blessure à
Lorca en 1983, Honrubia avait, à l'image de nombreux péons locaux, comme
Graneret ou Joaquín Mompo «Camiseta», fondé son école de tauromachie.
C'est ainsi, par l'enseignement et l'admiration, que, au
cours du siècle, circule ce style valencien fait d'efficacité, de pureté et
d'élégante discrétion. Honrubia était l'idole de Montoliú, qui sera celle
d'Antonio Puchol, dans ce moment des banderilles
«mi-utiles mi-pratiques», selon Ignacio Sánchez-Mejías, qui les considérait
comme une simple «débauche de joie
enfantine se manifestant avec une insolence inconsciente devant le danger».
Ça se dit comme un proverbe : le banderillero de Valencia cite le toro, réunit
bien les banderilles, lève les bras au ciel, cloue et meurt. Le jeu «inutile»
des banderilles est aussi un jeu hors de prix, qui a laissé dans la confrérie
des péons valenciens, outre Montoliú, beaucoup de morts derrière sa «joie enfantine». Mariano Canet
«Llusio», égorgé à Madrid par le Miura Chocero, le 23 mai 1875. Antonio
Navarro, de la rue Guillem Sorolla, qui à Bilbao, en 1936, dans un costume gris
et noir et au cours d'un spectacle comico-taurin, se fait tuer par un petit veau,
en s'exclamant en valencien : «Ché,
quina, comà ma pegat el mocós este !» «Ché,
comment il m'a frappé ce morveux !» Autre victime : Minuto, tué en 1885 à
Covilha au Portugal.
Le nom même de Valencia semble servir de cible à la
tragédie si peu subalterne des banderilleros nés dans la capitale espagnole des
feux d'artifice : Emilio Moreno, «Morenito de Valencia», meurt en septembre
1921 à la suite d'un coup de corne reçu le 15 août à San Sebastian. Manuel
Aznar, «Almendro de Valencia», tombe sous les coups d'un novillo de Félix Gomez
à Puertollano le 7 avril 1918, alors que deux ans auparavant, à Jaén, un toro
d'Antonio Guerra a envoyé sous terre «Angelillo de Valencia», «le Petit Ange de
Valencia», Angel Boronat, de la rue Balmès. C'est peut-être pour éviter cette
malédiction que José Alfonso Valencia vivait et toréait au Venezuela. Le 17
juin 1918, il y meurt victime d'un novillo de Rosales, dans une ville nommée
Valencia. Francisco Gazquez, de Benagober, près de Valencia, torée sous le
sobriquet de «Curro Valencia». Ramillete, un toro de Jimenez Indarte, le tue le
27 juillet 1996, chez lui, à Valencia, Espagne. Le banderillero Gregorio Caro
n'était pas de Valencia mais de Quismondo, près de Tolède. Mais, comme le nom
de la capitale du Levant évoque les belles manières, il torée sous le nom
d'artiste de «Valencia». Un novillo de Felipe Bartolomé, sensible à la toponymie, en finit avec sa vie, le 13 avril 1941 à Grenade.
Jacques Durand
Paru dans Libération Août 2002
Tableau Haut Rafael Sánchez de Icaza
